Le politologue Xavier Crettiez analyse pour franceinfo les mécanismes de la violence lors des manifestations. Selon lui, le mouvement est marqué par l’envie de “faire payer le pouvoir”, “pas de négocier”.

Jusqu’où le mouvement des “gilets jaunes” ira-t-il ? Les images de dégradations et de confrontations entre les forces de l’ordre et les manifestants le 1er décembre à Paris et dans plusieurs villes de France ont suscité de nombreuses réactions politiques indignées. Emmanuel Macron a assuré “qu’il n’accepterait jamais la violence”, qui n’a, selon lui, “rien à voir avec l’expression d’une colère légitime”. Le Premier ministre Edouard Philippe a de son côté dénoncé “un niveau de violence rarement atteint” quand le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a pointé la responsabilité de “professionnels du désordre”.

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Depuis le début du mouvement, la violence physique a pris une telle ampleur que le gouvernement a annoncé avoir mobilisé des “moyens exceptionnels” pour le quatrième rendez-vous national des “gilets jaunes”, samedi 8 décembre. Il redoute une “très grande violence” et dénonce “la radicalisation” d’une frange des “gilets jaunes”. Quel est le rôle de la violence dans l’action collective ? Comment comprendre le passage à l’acte de certaines personnes ? Franceinfo a interrogé Xavier Crettiez, politologue spécialiste de la radicalisation et de la violence politique à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Le chercheur a observé la mobilisation du 1er décembre à Paris.

Franceinfo : Pourquoi les violences du 1er décembre ont-elles autant marqué ?

Xavier Crettiez : En terme d’intensité, les violences du 1er décembre étaient moins importantes que celles dans les banlieues en 2005. En revanche, d’un point de vue géographique, ces violences ont été nettement plus marquantes car elles se sont déroulées dans des communes rurales ou périurbaines jusqu’ici peu habituées à ces phénomènes – je pense par exemple à ce qui s’est passé dans certaines communes d’Ardèche ou au Puy-en-Velay –, dans les beaux quartiers parisiens ou dans des lieux hautement symboliques comme l’Arc de triomphe.

En 2005, beaucoup associaient déjà, à tort, les habitants des banlieues à la violence, donc les émeutes semblaient moins surprenantes. Là, les “gilets jaunes” sont composés massivement de salariés, de gens plutôt insérés socialement et économiquement et que l’on associe moins à la violence.

Ces images sont aussi très marquantes car elles illustrent un rapport de lutte de classe extrêmement prononcé, comme la dégradation de biens symbolisant la richesse : les banques, les magasins de luxe, les bâtiments du 16e arrondissement de Paris…Xavier Crettiezà franceinfo

Certains intellectuels nous assuraient jusqu’à présent que la violence de la lutte des classes était derrière nous, que seuls les tiraillements culturels comme la religion pouvaient engendrer de la violence, mais l’on voit bien que c’est l’insécurité économique, plus que culturelle, qui a mené à la protestation des “gilets jaunes”.

Peut-on parler d’une “radicalisation” du mouvement des “gilets jaunes” ?

Il est un peu tôt pour parler de la radicalisation violente dans tout le mouvement, mais ce qui est assez clair, c’est qu’il gagne en intensité, que certains n’ont pas envie de lâcher. Le 8 décembre sera un moment déterminant : certaines personnes qui auront vu les images du 1er décembre pourraient choisir de ne pas se déplacer par peur et d’autres pourraient revenir en connaissance de cause.

Cet ancrage est lié à quelque chose que j’avais d’ailleurs largement sous-estimé : la plupart des participants sont en marge des structures politiques traditionnelles, syndicats, partis… Ils découvrent à travers les “gilets jaunes” la réalité de la politisation classique et ils y ont pris goût. L’occupation des ronds-points, les discussions, l’action politique au quotidien… C’est faire communauté et rompre avec un individualisme très fort, ce qui est très puissant pour des populations qui demandent depuis longtemps à exister politiquement et à être prises en compte. La socialisation communautaire par l’action collective est une forme de politisation, comme l’est la violence, mais ce n’est pas un mode de politisation acceptable et recommandé en démocratie.

Cette politisation se traduit par de l’inexpérience qui peut aussi conduire à cette forme de radicalité. On ne va pas chercher à maîtriser ses troupes ni leurs propos, on va directement chercher la confrontation. Par exemple, lorsque certains appellent “à aller à l’Elysée pour tout casser”, c’est pénalement répréhensible. Un syndicat n’aurait jamais tenu ce type de propos car il connaît mieux le jeu politique et sait qu’à un moment, il doit négocier.

La radicalité du mouvement des ‘gilets jaunes’, c’est son rapport à la démocratie. Ce qui est recherché c’est l’imposition d’une nouvelle morale (…) Certains peuvent avoir l’envie de ‘faire payer le pouvoir’, pas de négocier ou de trouver un compromis.Xavier Crettiezà franceinfo

Est-il pertinent de distinguer les “gilets jaunes” violents des “gilets jaunes” pacifiques ?

En démocratie, le recours à la violence physique est considéré au mieux comme une erreur, au pire comme un travers. La politique, c’est précisément une action conflictuelle policée. Cette distinction entre des “gilets jaunes” violents et pacifiques est donc classique pour décrédibiliser une partie du mouvement, mais elle est naïve. Il y a certainement des manifestants et des ultras qui viennent dans l’intention d’en découdre, de façon opportuniste, et d’autres qui commettent des violences par rapport à un contexte. C’est ce contexte qu’il faut analyser.

Comment expliquer le passage à la violence physique ?

C’est compliqué de donner une réponse simple : est-ce qu’on est violent pour se défendre ? Pour défendre un ami bousculé par la police ? Parce qu’on a ressenti une répression injustifiée ? Il suffit qu’on ait mal interprété un mouvement de troupe, une situation et on peut commettre des violences. 

Il y a certainement un sentiment d’exaltation, de frisson, chez certains “gilets jaunes”. On l’a vu lors des interpellations, on va dégrader des bâtiments pour se sentir vivant, faire le malin auprès de ses copains… L’effet de groupe est très important, on a toujours plus de courage à plusieurs. On va se transformer en l’espace d’un après-midi en une sorte de guerrier urbain survalorisé aux yeux des autres. Il y a aussi ce mécanisme cognitif qu’on appelle le “group think” (pensée de groupe), où l’on se voit ensemble comme porteurs d’une cause non négociable et où l’on va voir l’adversaire comme un ennemi irréductible. On va surinterpréter ses propres forces alors que si on réfléchissait seul, on verrait bien que ce n’est pas raisonnable.

La manifestation a pour effet d’enivrer certains de ses participants, qui peuvent ensuite agir ou surréagir et entrer dans des interactions violentes. Xavier Crettiezà franceinfo

Mais pour beaucoup de “gilets jaunes”, la violence vient de leur inexpérience. Ils ne sont pas au courant des codes de mobilisation dans la rue. Le 1er décembre, j’ai été très frappé de voir des “gilets jaunes” se prendre en selfie pendant que des CRS les chargeaient dans le dos. Les casseurs et les ultras avaient fui depuis longtemps et s’étaient repositionnés ailleurs. Ces “gilets jaunes” ne sont pas au courant des codes d’alerte et se sont fait taper par les forces de l’ordre, et certains ont répondu. Tout comme ceux qui ont ramassé des grenades explosives et ont été blessés grièvement. Les personnes habituées aux rassemblements savent qu’elles sont dangereuses et n’y touchent pas.

Quel est le rôle des forces de l’ordre dans ces violences ?

Les forces de l’ordre ont aussi un rôle dans ces mécanismes, notamment dans la façon dont elles appliquent le maintien de l’ordre. Ce dernier est devenu policier en 1921 (gendarmerie mobile), avant c’était l’armée qui s’en occupait. A l’époque, les républicains estimaient que c’était problématique de mettre face au peuple – base de la légitimité démocratique – des militaires entraînés à tuer. Il fallait encadrer la contestation du peuple sans le tuer. Sont alors apparus les canons à eau, les grenades lacrymogènes et tout un tas d’armes non létales pour réguler l’ordre public.

Le seul problème, c’est que ces dernières années, il y a eu un retour d’une forme de sur-militarisation du maintien de l’ordre public, avec des CRS qui sont devenus de “vrais Robocops” équipés de flash-ball, de casques, de coques, d’armes agressives… Cet équipement crée davantage de tensions que d’apaisement. Les sociologues Olivier Fillieule ou Fabien Jobard ont montré qu’aux Pays-Bas ou en Allemagne, les forces de l’ordre ne portaient pas de casque en début d’opérations et le mettaient progressivement. Or, lorsqu’on a le visage découvert, l’interaction est plus fluide, il y a déjà des contacts visuels possibles et il y a moins ce côté immédiat de la “dureté de l’Etat”.

L’absence de corps intermédiaires lors de ces rassemblements a-t-elle permis ces violences ?

Ce qui distingue une manifestation d’une émeute, c’est un service d’ordre. Dans toutes les manifestations, les corps intermédiaires – syndicats, services d’ordre – délimitent les manifestants des passants, déterminent les lieux de démarrage et de dissolution du cortège, mettent à l’écart les casseurs… Le 1er décembre à Paris, en leur absence, il n’y avait aucun mot d’ordre et les manifestants se sont éparpillés en petits groupes dans toute la capitale. Les forces de l’ordre ne sont pas formées pour cela et c’était très difficile pour elles de les contenir.

Certains protestataires justifient la violence physique par la réaction à “la violence institutionnelle du gouvernement”…

La violence est un terme multi-défini et cette réponse est classique dans tout mouvement. Je commets des dégradations sur un magasin qui représente la “violence du capitalisme”, je m’en prends à un policier qui symbolise “la violence d’Etat”…

La violence qu’on produit est toujours une réponse à une violence répressive (économique, policière, institutionnelle), qui permet de se légitimer et de condamner son adversaire.Xavier Crettiezà franceinfo

Ce que montre ce discours assez unanime sur la condamnation de la violence, c’est surtout que tous les acteurs sont bien conscients qu’en démocratie, la violence physique est interdite et qu’il faut donc la justifier.

Quel est le rôle des médias et des réseaux sociaux dans la diffusion de ces images ?

Les chaînes d’information en continu produisent un effet de loupe sur le mouvement, un cadrage médiatique qui donne l’impression d’une violence extrême et très importante qui réduirait presque le mouvement à cela. Elles ont un grand pouvoir émotionnel et peuvent entraîner de la peur, de la révolte… Ces émotions peuvent conduire des participants à se mobiliser davantage ou au contraire à se retirer.

Elles ont la capacité de produire ce que le sociologue James Jasper appelle le “choc moral”. Par exemple, des images de répression policière peuvent toucher des personnes qui vont se dire qu’elles ne peuvent pas “ne pas agir” ou ne pas “s’engager”. Ce mécanisme a été mis en avant dans les études sur la radicalisation islamique ; des images de bombardements en Syrie sur des femmes et des enfants ont conduit certaines personnes à s’engager auprès du groupe Etat islamique au nom de la Oumma [communauté des musulmans] agressée. D’autres images représentant des émeutiers bras en l’air ou prenant des poses virilistes peuvent aussi donner un air séduisant à la “guérilla urbaine” et donner l’envie d’y participer.

Quant aux réseaux sociaux, en plus de faire partager ces images en masse et en continu, ils ont aussi permis de faire l’économie d’une forme d’organisation et de structure. On peut réunir des milliers de personnes sans passer par une structure et donc sans organisation une fois sur place. Une situation qui peut aussi être propice à la violence.

La violence est-elle pour autant en hausse dans nos sociétés ?

Non, la violence politique n’a rien à voir à celle que l’on a pu connaître dans les années 1920 et 1930 où il y avait des violences de rue stupéfiantes, d’anciens soldats mobilisés qui se réunissaient sous forme de milices pour en découdre… On parlait d’ailleurs de la “miliciarisation de la rue”, avec le 6 février 1934 comme apogée.

Et puis dans les années 1960 et 1970, la violence politique des différentes factions d’extrême droite ou d’extrême gauche n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui, la violence était beaucoup plus importante. Et je ne parle même pas des groupes terroristes comme Action directe. C’est le paradoxe de la modernité : on a complètement perdu notre rapport à la violence. Il y a deux siècles, si le roi était bousculé par le peuple, ce n’était pas observé comme un phénomène extraordinaire comme aujourd’hui. La violence faisait partie de la vie politique. 

Nous vivons dans une société où la violence physique politique a énormément diminué. Quand on la voit réapparaître, on y est beaucoup plus sensible. Parce qu’on ne la connaît pas, on ne la maîtrise pas et on ne sait pas comment se comporter quand elle surgit.Xavier Crettiezà franceinfo

La violence pourra-t-elle déterminer la suite du mouvement ?

En général, la violence détermine et oriente le soutien de la population à un groupe. C’est assez rare qu’un mouvement qui pratique une violence aussi forte et visible puisse continuer à bénéficier du soutien fort de la population, or là on a l’impression qu’il demeure. Dans d’autres mouvements, comme les émeutes en banlieues en 2005, la violence a été immédiatement désapprouvée et cela tient fortement au type de populations : on soutient visiblement moins les jeunes issus de l’immigration que des salariés blancs.

En France, les jeunes vivant dans les banlieues sont perçus par beaucoup dans l’opinion publique et par les élus politiques comme abstentionnistes, des populations sur lesquelles on peut “taper” sans aucune répercussion dans les urnes. La droite républicaine n’aurait jamais pris la défense de personnes qui manifestent en banlieues pour leurs conditions de vie. 

Il faudra attendre de voir si le 8 décembre la violence physique baisse ou pas pour voir comment va évoluer le mouvement. Mais déjà, des conflits classiques propres aux organisations ont été mis au jour et orientent le mouvement et sa pérennisation : certains “gilets jaunes” veulent durcir le rapport de force, d’autres veulent entrer en négociations.

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