Étroitement lié à la série Grand Theft Auto, Rockstar Games a pris il y a 8 ans un risque payant avec Red Dead Redemption, qui nous plongeait dans une aventure dont peu sont ressortis indemnes. L’idylle avec John Marston était née, tandis que l’histoire d’amour avec Rockstar, elle, perdure, grâce à un GTA 5 qui a explosé les compteurs de toute une industrie.

test Red Dead Redemption 2

Qualité. Le mot est simple, mais résume à lui seul le credo du studio américain qui jouit d’une aura unique dans le monde vidéoludique. Du temps, des effectifs et du talent, un triangle d’or évident pourtant rarement porté à un tel niveau de perfection dans notre monde, à deux trois exceptions près cependant. Red Dead Redemption 2 est donc bien un épouvantail pour les autres éditeurs, surtout quand on sait que des centaines de personnes ont dédié corps et âme pendant 8 ans, et peut-être même davantage, pour ce qui restera la seule production originale du studio sur la génération. Une étiquette dont il peut être fier quand d’autres alignent des blockbusters fanés tous les 12 mois.

“La bande à Dutch” est aujourd’hui complète et soudée

Il était une nouvelle fois dans l’Ouest

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Dans la grande plaine glaciale du nord de l’Amérique, la lune est si grosse qu’on se croirait en plein jour. Seul sur son canasson, Arthur Morgan attrape avec un geste souple, mais rassurant, son fusil à verrou, ajuste la mire et abat sa cible dans une routine presque inquiétante avant de réveiller dans un vacarme assourdissant les habitants de Valentine, située à quelques encablures de là. Mais tout le monde regarde, tout le monde se tait … Voilà la situation de Red Dead Redemption 2 quand on le met dans la perspective d’une fin d’année vidéoludique où les « gros » déboulent en nombre, comme c’est particulièrement le cas en 2018. Ces mêmes qui s’écartent à gauche et à droite les yeux baissés, car personne n’a envie de croiser le regard de ce cowboy dans la fleur de l’âge qui vient pourtant de passer les dernières semaines en cavale forcée dans le nord du pays, prisonnier d’un hiver qui a décidé de jouer les prolongations. S’il fait partie des tous meilleurs de la bande, Morgan n’est pourtant qu’un simple exécutant qui a juré loyauté à Dutch Van Der Linde, chef de meute charismatique et accessoirement père spirituel de notre héros, dont l’évolution de leur relation sera l’un des nombreux fils conducteurs du jeu. « La bande à Dutch », celle qui guidait le premier épisode pour d’autres raisons, est aujourd’hui complète et soudée. On y trouve des bandits dotés d’un certain sens de l’honneur, d’autres un peu moins respectables, mais dans l’absolu, c’est un sentiment de toute puissance qui se dégage de cette caravane une fois l’introduction passée.

Une simulation de vie

L’histoire de ce Red Dead Redemption 2, du point de vue studio, c’est d’abord le courage d’une cohérence qui ne plaira pas à tout le monde. Voilà, c’est dit. Les deux – trois premières heures du jeu exposent sans filtre ce parti pris. Oui, Red Dead Redemption 2 est lent, et le restera durant toutes les heures que vous voudrez bien lui accorder. Arthur Morgan est vissé à la terre de la même manière que certains super-héros sont aériens, sauf qu’?ici, point de pouvoir particulier, si ce n’est le « Dead Eye » reconduit dans cet épisode et qui permet de ralentir le temps pour mieux loger une bastos à l’endroit souhaité. Dans les faits, l’échelle temporelle pour réaliser un mouvement est la plupart du temps à 1 : 1, qu’il s’agisse de monter à cheval, pendre une couverture, se déplacer, ou interagir d’une quelconque manière que ce soit. De là à crier au scandale ? Non, bien évidemment, puisque tout tombe sous le coup du naturel. Mais soyez avertis : les joueurs qui consomment le jeu vidéo comme un fast food en seront pour leurs frais.

Les premières heures resteront comme un long apprentissage

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En symbiose totale avec son propos, Red Dead Redemption nous oblige à une pause salvatrice dans la frénésie du monde vidéoludique, voire même dans le rythme imposé par nos vies modernes. Reste que parfois, et on l’admettra volontiers, on aimerait que les choses soient plus « smooth » comme aiment le dire les anglais. C’est particulièrement vrai quand on évolue en milieu confiné, entre le léger temps de latence des mouvements (lents) et des fenêtres d’interaction hyper serrées : on doit parfois s’y reprendre à deux fois pour exécuter l’action désirée. Dès lors, ce rythme paraît anormalement décalé lorsque pris au cœur d’une fusillade, Arthur Morgan ne semble pas spécialement plus vif que lorsqu’il s’agit d’inspecter le contenu d’une armoire. Un poil frustrant quand cette torpeur est directement responsable d’un game over.

De même, et on touche là à l’autre point qui divisera les foules, on dénombre beaucoup de combinaisons de touches différentes pour effectuer les actions. S’il y a certes un tas de choses possibles à faire dans le jeu, les premières heures resteront un long apprentissage avant de tout exécuter de manière naturelle. Et une fois les combinaisons retenues, on se dit qu’il y avait quand même mieux à faire pour rendre l’ensemble plus ergonomique. On retrouve un peu le syndrome GTA 5 poussé un cran plus loin dû au plus grand nombre d’actions possibles, ce dont personne se plaindra. Ce sens de la réalité emmène avec lui une immersion confondante, comme rarement dans un monde ouvert. Avant de parler de l’écrin, vertigineux, il est bon de s’attarder sur le sens du mot « immersion » donné par Rockstar Games à son bébé.

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Pour faire court, jamais un monde ouvert n’aura été aussi réaliste que dans Red Dead Redemption 2. On pourrait faire un inventaire à la Prévert, mais le mieux reste encore d’y jouer pour se rendre compte du travail ahurissant qui a mobilisé ces 8 dernières années. Un terme pourrait résumer l’ensemble : unicité des situations. Ces milliers de lignes de dialogues, ces dizaines de comportements possibles pour un seul personnage lambda, viennent littéralement briser la frontière entre le jeu vidéo et la réalité, puis surtout nos habitudes des mondes ouverts récents qui pour beaucoup ont perdu leur faculté d’émerveillement initial. Rappelons-nous avec émotion les premières promesses tenues au tournant du millénaire, où trônent au premier rang Grand Theft Auto 3 et Zelda : The Wind Waker, pour admettre que, quelque part, depuis ces chocs vidéoludique légitimes, pas grand chose n’a évolué. Une routine récemment cassée par Breath of the Wild grâce à son gameplay, et aujourd’hui par Red Dead Redemption 2 d’une manière totalement différente.

Jamais un monde ouvert n’aura été aussi réaliste que dans Red Dead Redemption 2

C’est particulièrement remarquable dans les « camps » dont on a longuement entendu parler dans les vidéos promotionnelles. Sacralisés à l’extrême, on s’y déplace en marchant, comme si le temps était suspendu. Une fois encore, il va falloir faire les choses posément, comme si, et c’est bête à dire, vous étiez vraiment en bivouac avec une bande de potes. Des fêtes imposées dans ce lieu sacré permettent de comprendre que les interactions de vie qui s’y déroulent confondent la réalité, chacun ayant son petit train-train qui jamais ne se répètera. Véritable refuge pour le joueur, le camp permet souvent de débuter une mission, de gérer les ressources financières ou matérielles, puis d’investir pour le confort de tous. A l’heure où l’Amérique a déjà fait un pas vers les affres de l’industrialisation, la notion de fraternité guidera le groupe dans ses pérégrinations, jusqu’au délitement inévitable de la bande et son final en trompe-l’œil, avant l’atterrissage, quelques heures plus tard, finalement très cohérent.

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Sans rien créer de neuf, le chef d’œuvre de Rockstar ne sait finalement qu’agréger des contenus et mécaniques bien huilés du jeu vidéo. Pourtant, tout ici ressort différemment grâce à une alchimie de multiples facteurs maîtrisés à la perfection. Comme déjà expliqué, sa volonté de coller au réel dans sa physique même, puis son contenu qui le place dans le haut du panier pour le genre, mais qui a la bonne idée d’éviter de crouler sous l’empilement incohérent qui briserait l’illusion. Pour rester sur le fond, on osera même dire que son histoire n’est pas l’élément le plus marquant de sa recette, après la cinquantaine d’heures qui nous ont menées au générique final. Si l’on s’en tient au point de vue scénaristique pur, les vingt premières heures sont d’un calme quasi olympien, et pourtant on prend le pari que vous n’aurez pas envie de lâcher la manette. Parce que l’Histoire s’efface derrière cette majestueuse Amérique présentée sur un plateau (la vraie star du jeu, en fait), parce que la mise en scène rhabille à peu près tout ce qui se fait chez la concurrence, parce que plein d’autres choses en fait, mais surtout parce que vous aurez envie d’échapper aux inévitables poncifs du Far West en chevauchant vers l’horizon pour renouveler l’émerveillement.

Tahiti, Tahiti …

Le jeu-testament d’une génération qui se termine

On conclura ce test avec nos plus belles éloges envers tous ceux qui ont œuvré à cette production, et plus particulièrement au travail désormais avant-gardiste pour tout ce qui touche au visuel. Sur son créneau de monde ouvert, Red Dead Redemption 2 se pose directement comme le plus beau jeu du monde, oui monsieur. Peut-être même le meilleur toutes production confondues au niveau de ses éclairages à vous décrocher la mâchoire. Aux variations habituelles en fonction de la végétation ou du moment de la journée viennent se greffer un tas de nuances qui tantôt occulteront votre champ de vision, tantôt prolongeront les lignes naturelles formées par une nature généreuse. Celle qui confère au titre cette dimension quasi testamentaire qui nous invite à regarder l’humanité droit dans les yeux, en prenant la mesure du changement civilisationnel qui s’est joué en l’espace d’un siècle. Celle qui abritait une faune bien plus généreuse qu’aujourd’hui, et dont le sound design rend un vibrant hommage. Sur ces aspects, on touche déjà certainement du doigt ce que sera la prochaine génération de consoles.

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Dans son enrobage mais aussi sur son fond, dont nous pourrions vous exposer les bienfaits en 2000 mots supplémentaires, Red Dead Redemption 2 dépeint avec brio et souvent de manière subtile le glissement vers ce « siècle américain » plein de promesses. Le déclassement des cowboys au profit d’un monde dans lequel ils ne se reconnaissent plus, l’évolution des codes moraux, avec en toile de fond la grande histoire de l’Amérique, à base de migrations et d’illusions perdues. Un chef-d’œuvre à sa manière.