Tensions avec la France : « Erdogan veut être vu comme la voix forte de l’islam face à l’Occident » – 20 Minutes

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Les critiques de Recep Tayyip Erdogan envers Emmanuel Macron répondent à plusieurs objectifs pour le président turc. — /AP/SIPA
  • Ce week-end, Recep Tayyip Erdogan s’en est pris plusieurs fois à Emmanuel Macron, lui attribuant des problèmes de santé mentale et une haine de l’islam.
  • Des propos qui ont mis le feu aux poudres entre Paris et Ankara, mais qui ont surtout pour but de servir les intérêts du président turc.
  • Pour Dominique Moïsi, géopolitologue interviewé par 20 Minutes, toutes ces attaques permettent à la fois à Erdogan d’asseoir sa prestance internationale tout en faisant oublier les problèmes de son pays.

Les tensions n’ont cessé de s’envenimer ce week-end entre la Turquie et la France. Samedi, le président Recep Tayyip Erdogan a vivement taclé son homologue français, lui préconisant « des examens de santé mentale » lors de son discours à l’adresse des délégués de son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur). La raison de sa diatribe ? La défense des caricatures de Mahomet par Emmanuel Macron et ses critiques envers l’islamisme radical lors de son discours d’hommage à Samuel Paty, professeur assassiné lors d’un attentat à Conflans.

L’Elysée n’a pas manqué de réagir le soir même, qualifiant les propos du leader turc « d’inacceptables ». Nouvel emballement ce dimanche, avec le retour à Paris de l’ambassadeur français en Turquie, un événement rarissime, la critique du chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, et Recep Tayyip Erdogan qui persiste et signe, appelant ce lundi au boycott des produits français. Pour Dominique Moïsi, géopolitologue spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut Montaigne, en s’attaquant si ouvertement à la France, Recep Tayyip Erdogan cherche à endosser le rôle de leader du monde musulman.

Quel est l’intérêt pour Recep Tayyip Erdogan de critiquer aussi ouvertement Emmanuel Macron ?

Il y a deux raisons principales à ses critiques. Premièrement, la raison interne. La popularité de Recep Tayyip Erdogan et de son parti est en berne en Turquie, et le pays est rongé par la crise économique et sanitaire. Le mélange de nationalisme et de populisme de ses propos envers Emmanuel Macron, et plus largement toutes ses ambitions internationales, sert à faire diversion auprès de l’opinion publique pour faire oublier les problèmes internes du pays. A Rome, c’était du pain et du jeu, aujourd’hui à Ankara, c’est du pain et de la diatribe. Il tape sur Emmanuel Macron comme les empereurs romains offraient des combats de gladiateurs.

Mais il serait faux de n’y voir qu’une diversion. Recep Tayyip Erdogan veut être vu, lui et la Turquie, comme la voix forte et ferme de l’islam face à l’Occident. Il se joue actuellement une opposition entre l’Iran chiite et la Turquie sunnite pour prendre cette place de leadership du monde musulman. Au moment où une partie du monde arabe apparaît comme trahir la cause palestinienne en s’alliant avec Israël, la Turquie a une carte intégriste à jouer. La voie n’a jamais semblé aussi libre et dégagé pour prendre le leadership. Recep Tayyip Erdogan renforce les cartes néo-Ottomanes dans un jeu d’où même l’Egypte, qui jadis lui contestait aussi cette place, a disparu.

Pourquoi viser particulièrement la France ?

Au-delà des deux raisons majeures évoquées plus haut, il faut aussi voir dans cette verve le simple tempérament d’Erdogan lui-même, toujours très offensif et brut dans ses déclarations. Or, il faut quelqu’un sur qui taper mais qui n’ait pas trop de répondant et la France lui paraît affaiblie, c’est pourquoi il l’attaque en ce moment. Il ne peut pas le faire contre les Etats-Unis, la Russie et encore moins la Chine, cela aurait trop de conséquences et de répliques. Dès lors, pourquoi ne pas jouer contre la France ? Paris lui apparaît comme le plus petit et le moins dangereux à attaquer des super grands.

Veut-il aussi apparaître même au sein de la nation turque comme un chef religieux ? On a vu déjà ce glissement avec le cas notamment de Sainte Sophie, transformée en mosquée ?

C’est évident qu’il joue aussi cette carte, à la fois pour les Turcs et pour l’ensemble du monde musulman. Il veut être un leader politique mais aussi apparaître comme un chef religieux, ce qui lui permet d’ailleurs de justifier aussi de son tempérament et de ses ambitions internationales évoqués plus haut. « Je parle haut et fort, j’ai des volontés de conquêtes, mais je le fais au nom de l’islam et de ses ambitions. »

La Turquie peut-elle devenir ce leader du monde musulman où souffrira-t-elle de ses contradictions, le fait d’être dans l’Otan notamment, et de ses origines, être un pays officiellement laïc et non-arabe ?

Pour le moment, force est de constater que le discours de Recep Tayyip Erdogan prend bien à l’étranger et dans le monde musulman et que ça marche. On ne peut pas nier qu’Erdogan est actuellement suivi et que ses propos ont suscité une certaine adhésion chez d’autres pays. Pour autant, il est légitime de penser que la Turquie aura toujours une sorte de plafond de verre dans ce rôle de leadership du fait de ses contradictions. Difficile sur le long terme d’être à la fois le leader des croyants et le flanc sud de l’Otan.

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