Sur la pointe des pieds

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Sur la pointe des pieds

La semaine dernière, on faisait état du snobisme de Guillaume Durand envers la culture pop. S’il est si féru de culture classique, on ne peut que lui conseiller Tiny Pretty Things.

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Arabesque et entrechat

L’action débute et se focalise au départ sur Neveah. Suite à l’accident de Cassie, elle intègre l’Archer School of Ballet, une école de danse classique très renommée de Chicago. Évidemment, la compétition y est féroce. Au fil des épisodes, elle noue des liens d’amitié avec les autres étudiants. Comme dans tous les microcosmes de ce type, les sentiments antagonistes sont mis en avant.

Sur scène, les élèves sont rivaux, mais une fois la porte du studio franchie, ils redeviennent amis et sont solidaires. Cette dualité est très bien expliquée dans la série et incarnée par Bette. La compétition, la rareté des places ainsi que le temps restreint d’une carrière de première danseuse font que les élèves sont très tôt, poussés à être compétitifs.

Si vous n’êtes pas familier du ballet, la série vous montrera ce que ça coûte : les corps fatigués, les entraînements répétitifs, les sacrifices personnels que l’on consent à faire très jeune, l’hygiène de vie que l’on doit avoir, etc. Lorsque l’on regarde un ballet, on est émerveillé par l’enchaînement, la grâce et la légèreté des danseurs. On se dit aussi que cela paraît facile. Il suffit d’essayer chez soi quelques mouvements pour réaliser à quel point, un simple exercice à la barre peut s’avérer difficile.

La série a été démolie par certaines critiques, mettant en avant un scénario cousu de fil de blanc et empruntant certaines caractéristiques à d’autres séries. Tiny Pretty Things n’est effectivement pas sans rappeler Gossip Girl, Little Pretty Liars ou encore la série espagnole Un, Dos, Tres (Un paso adelante). Il faut pourtant aller au-delà.

Réconcilier les anciens et les modernes

Pour mesurer la pertinence de Tiny Pretty Things, il faut avoir un bagage culturel, que n’avaient manifestement pas les critiques acerbes, qui ont regardé la série. En dehors l’intrigue criminelle, il y a deux éléments fondamentaux qui sont mis en avant.

Le premier est le financement des arts classiques, en particulier les écoles de danse. En effet, ces établissements dépendent fortement de mécènes — y compris en France — et doivent séduire, appâter des donateurs et des soutiens. Au milieu de la série, les élèves sont confrontés à cette difficulté et décident, à l’insu de la directrice, de faire une vidéo promotionnelle et de la répandre partout sur les réseaux sociaux. Un internaute commente la vidéo sur YouTube « mais c’est pas censé être chiant le ballet ? ». La viralité de la vidéo, mettant en scène des danseurs qui sont jeunes, beaux et qui manifestement s’amusent, amène un nouveau public.

Le second point est la relation malsaine qui existe dans le milieu de la danse classique. Au XIXe siècle, il était extrêmement commun que les hommes riches et influents aillent au ballet ou à l’opéra pour trouver de nouvelles conquêtes à entretenir parmi les danseuses. Dans la haute bourgeoisie, le terme de danseuse était synonyme de prostituée. Il n’y avait pas de jeunes filles bien nées chez les danseuses classiques. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que les choses changent. Dans la série, on va retrouver cette problématique, mais les temps ont changé. Avec un peu de technologie, les élèves vont arriver à refuser ce lien. On ne vous en dit pas plus pour ne pas vous dévoiler toute l’intrigue.

Jeu de miroir

Si vous avez fait de la danse, vous savez à quel point le miroir est un objet essentiel. On ne le place pas pour satisfaire une vanité, mais pour voir si la posture est correcte : suis-je droite ? Mes pieds sont-ils correctement positionnés ? Ma tête est-elle relevée ? Ma pirouette n’a-t-elle pas dévié ? Dans la série, le miroir incarne la dualité. C’est à la fois la différence entre ce qui est et ce qui est perçu.

On retrouve ce jeu dans les personnages. Ils sont tous en opposition, non seulement les uns avec les autres, mais aussi entre leur perception et leur réalité. On le voit dès le générique : on nous montre un pied chaussé d’une pointe et un pied nu, abîmé. Le but est de casser le miroir afin que la perception et la réalité ne fassent plus qu’un.

Pour casser le miroir, il faut entraîner le corps afin qu’il apprenne. Dans chaque épisode, il y a une voix off, qui prend quelques minutes pour expliquer certains éléments clefs, notamment l’apprentissage du corps. À force de faire certains gestes, ils deviennent mécaniques. Le corps travaille à notre place. La reproduction de certains gestes est ancrée quelque part, mais on ne se souvient pas forcément l’avoir fait.

On connaît tous ce phénomène : on part de chez soi et arrivé à la station de métro, on se demande si on a bien verrouillé sa porte, son frigo, débranché son fer à lisser ou pris son portefeuille. La plupart du temps, on a fait toutes ces choses. Mais elles sont devenues tellement mécaniques et automatiques que notre cerveau n’enregistre pas la chose de manière active. L’information est stockée quelque part, dans une sorte de mémoire morte.

À titre personnel, je fais partie de ces gens qui ne connaissent pas par cœur leur code de carte bancaire ou le code d’entrée de leur immeuble. Je suis capable de faire les codes devant un terminal ou un clavier, mais ce n’est pas le code que j’ai retenu : c’est la gestuelle que font mes doigts.

Cette mémoire physique explique aussi peut-être pourquoi certains bons développeurs ne savent pas faire une bonne documentation ou un bon tutoriel. Ils codent de façon mécanique et ne sont pas forcément en mesure d’analyser et de décortiquer leurs gestuelles. En cela, faire des tutoriels destinés aux débutants est un bon exercice : il nous oblige à décrire chaque étape, même celle qui nous paraît la plus évidente.

La saison 1, qui compte 10 épisodes, laisse entrevoir une saison 2. Netflix n’a pas encore annoncé une éventuelle date ni même s’il en existera une. On ne peut que vous inciter à vous laisser entraîner dans cette série, qui comporte aussi quelques scènes un peu gores, ce qui ne gâche rien, bien au contraire.

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