Par Margot Hemmerich

Ce que nous retenons des échanges :

  • Les modes de transports doux doivent se développer en complémentarité les uns des autres, au sein d’un “écosystème” connecté qui nécessite l’adaptation des infrastructures.
  • Les solutions inclusives pour les personnes en situation de handicap sont bénéfiques à tous et participent à la fluidification du parcours usager.
  • La communication et la médiation sont essentielles dans la phase de transition pour convaincre et rassurer, notamment autour des véhicules autonomes sans chauffeurs.

Pour échanger autour du sujet, nous avons réuni Anne-Cécile Benita, Directrice Corporate communication chez Renault Trucks, Aurélien Berthelet, Directeur Général du groupe Berthelet, Diego Isaac, Marketing et communication Manager chez Navya, Christine Pestel et Damien Brosseau respectivement responsables communication et responsable Innovation, Mathilde Colin, Business Development Manager chez Tubà.

Trottinettes, vélos, navettes électriques ou sans chauffeur, feux connectés : les innovations dans le domaine de la mobilité transforment la ville et ses infrastructures. L’expression désormais consacrée de “smart-city” laisse la place à celle de “smart territoire”, plus vaste et inclusive. Comment identifier les besoins des usagers et y apporter des réponses innovantes, connectées, pour améliorer leur quotidien ? Comment convaincre usagers et pouvoirs publics des bienfaits des smart mobilities, sans faire peur ?

“Il faut toujours mettre le client, ou l’usager, au coeur”, entame Aurélien Berthelet. “Nous, c’est notre ADN : on est une entreprise de service centrée sur notre client voyageur. Aujourd’hui, on veut des modes de transports plus écologiques, des déplacements propres, c’est ça qui compte”. Preuve en est, le dernier projet de l’entreprise développé en partenariat avec l’aéroport de Saint-Exupéry, qui vise la neutralité carbone. “On les accompagne dans cette démarche, avec des navettes écologiques et innovantes. C’est vraiment l’idée de la navette autonome qui les a séduits”.

“Ce qu’il faut bien avoir en tête, c’est que le client final est zappeur. Il va pas utiliser tous les jours le même outil pour se déplacer donc aujourd’hui il faut être inventif !” Aurélien Berthelet (Directeur Général de Berthelet)

Diego Isaac, le Responsable Marketing et Communication de Navya, le fabricant de navettes autonomes abonde “Chez Navya, en 2014 nous sommes partis du constat de la complexité de se déplacer en ville et de la nécessité de s’adapter aux évolutions technologiques.Tout convergeait pour proposer un véhicule autonome, mais l’approche vis-à-vis de l’usager est nouvelle car nous offrons un produit de rupture”.

Une communication essentielle face aux appréhensions

“Face à l’inconnu, il faut donc communiquer, c’est presque une obligation”, poursuit Diego Isaac. “Car il y a une vraie opportunité de rendre la ville plus agréable pour tout le monde”. Après le métro, imaginer des bus ou des camions sans chauffeur semble être une suite logique. Chez Renault Trucks, on soutient le mouvement en cours, mais Anne-Cécile Benita pointe un autre enjeu : la réticence de leurs usagers finaux, les chauffeurs eux-mêmes. “Aujourd’hui on ne voit le monde du transport qu’en négatif : on veut des livraisons gratuites, mais ni le transport ni les chauffeurs ne sont valorisés. Avec l’arrivée des véhicules autonomes proposés par la plupart des constructeurs, il faut désormais jongler entre il faut jongler entre l’acceptance sociétale de d’un véhicule sans chauffeur qui fait peur, et l’acceptance du chauffeur lui même qui a peur de voir son métier disparaître”. Selon Anne-Cécile Benita, cette transformation ne sera toutefois pas pour demain. Les chauffeurs pourraient par ailleurs rester présents dans leur véhicule, mais changer de rôle. Autre point positif mis en avant par les différents interlocuteurs : se passer de conducteur signifie également gagner du temps sur les pauses.

“Actuellement, on fait des expérimentations au Brésil dans des champs de canne à sucre ; le camion autonome connecté à la machine a tout son sens, et on se débarrasse du problème de pénibilité. Mais là aussi, il faut de l’éducation et de la médiation sur le sujet”. Anne-Cécile Benita (Renault Trucks)

Sur l’avenir des chauffeurs et conducteurs de bus, une hypothèse s’élève : leur métier évoluera, mais ils resteront indispensables dans le véhicule, en cas de panne notamment, ou pour transmettre de l’information aux usagers.

Une valeur ajoutée invisible

A côté des usagers, il faut encore convaincre le client institutionnel et les pouvoirs publics. “On a un cadre expérimental pour notre navette autonome, mais il y a un travail important pour montrer aux pouvoirs publics l’opportunité du développement et le retour sur investissement sur différents termes des véhicules autonomes”, souligne Diego Isaac. “Le numérique va très vite mais le virage est lent”, résume Mathilde Colin, de l’association Tuba, experte en innovation urbaine. ““Pour convaincre les villes d’investir dans un projet de smart-territoire, on peut trouver des arguments intéressants dans l’étude commandée par le secrétaire d’Etat au numérique, qui met en avant la valeur sociale des projets smart city (…) on peut s’appuyer sur d’autres indicateurs que le classique ROI. C’est le rapport « Construire son smart territoire » qui parle d’une sorte de ROI social, des indicateurs plus long à mesurer mais plus pertinents”. Ex: l’amélioration de la luminosité en ville participe à la cohésion sociale et limitent les “irritants” dans une ville. “On peut prouver que ça évitera de déployer des dispositifs de sécurité par exemple, on évite donc des coûts avec la smart city”. Selon Mathilde Colin, des actions de médiation peuvent être très utiles pour démontrer la valeur sociale et l’intérêt des mobilités douces pour remplacer la voiture individuelle par exemple.

Autre accent important, celui mis sur les PME – petites et moyennes entreprises – au détriment des grosses. “Bien sûr, c’est coûteux, mais quand une PME a une réelle volonté de s’approprier l’innovation, elle peut aller beaucoup plus vite qu’un grand groupe”, souligne Aurélien Berthelet. Et les enjeux sont de taille, alors Berthelet n’hésite pas à solliciter des investisseurs privés également, pour penser un nouveau business model. “Il faut inventer, car la question de la mobilité est centrale pour de nombreux travailleurs, notamment ceux qui doivent se déplacer tous les jours en périphérie”.

Une inclusivité bénéfique à tous

Pour convaincre, Okeenea a justement trouvé la réponse adaptée. L’entreprise, qui se définit comme “Créateur d’accessibilité pour une cité plus inclusive”, s’est donnée l’objectif de mettre les rues et bâtiments aux normes de la loi en matière de handicap. C’est ce qu’explique Damien Brosseau, Responsable innovation de l’entreprise : “Aujourd’hui, la réponse à l’usager n’est pas satisfaisante. Nous nous sommes employés à observer pendant quelques mois tout ce qui n’allait pas dans la ville, et nous avons mené une étude d’usage sur le handicap et le transport. Et là, on a récolté 250 pages de problèmes ! Et c’est sur l’intermodalité qu’il ceux-ci étaient concentrés. En revanche, dans les solutions apportées, on a insisté sur un point : en s’intéressant aux usagers dits “extrêmes” (en situation de handicap), particuliers, on voit que les effets sont positifs pour tous”. Ainsi, l’abaissement des trottoirs sert aussi bien les personnes en fauteuil roulant que les parents avec poussettes, les feux parlants aident les malvoyants autant que certaines personnes âgées, etc. Travailler sur une meilleure signalétique, plus connectée en temps réel, permet de mieux informer l’ensemble des usagers d’un réseau de transports. “Il y a une offre de mobilité qui se massifie et des clients qui ne les utilisent pas car ils ne les connaissent pas et ne connaissent pas le moyen d’y accéder. C’est l’enjeu premier”.

Infrastructures connectées et big data

Pour Damien Brosseau, d’Okeenea, il s’agit ainsi de réussir à mettre en relation les usagers et les délégataires. “Le second enjeu, c’est mettre la donnée disponible au coeur de tout ça”.

“On a remporté un appel à projet d’innovation lancé par la ville de New York en proposant une solution innovante pour les non voyants en ville. Làbas, on sait que l’information est rendue disponible en temps réelpour satisfaire l’usager en développant de nouveaux services”. Damien Brosseau (Okeenea)

“C’est comme ça que nous avons remporté l’appel à projet d’innovation : nous nous sommes basés sur notre savoir faire historique pour faire en sorte qu’un public d’aveugles traversee la rue en sécurité, puis nous avons ajoutéde la donnée en temps réel sur les services à proximité… Sauf que nous sommes tous plus ou moins “malvoyants” : nous avons des enfants,nous nous concentrons sur autre chose… Dans une situation de mobilité, pouvoir interagir avec de la donnée temps réel sur le smartphone, ça peut servir à tout le monde. C’est pour ça que dans nos solutions, nous offrons une couche de connectivité supplémentaire, une augmentation du parcours piéton compatible avec le smartphone.”

Diego Isaac (Navya) : “Plus on va avoir d’infrastructures intelligentes, plus on permettra aux flux de fonctionner de manière optimale au sein d’un même écosystème et donc d’améliorer la mobilité. Toutes les connexions optimisent notre navigation. Un feu connecté, si le véhicule peut le repérer et interagir, c’est bien. Mais si en plus le feu peut lui communiquer l’information à l’avance, alors on peut améliorer le flux de manière importante !”

Pour Anne-Cécile Benita, de Renault trucks, cet accès permet également de consommer moins en fluidifiant le flux. “Mais il faut aller plus loin, nous avons plus de 100 000 véhicules connectés sur la route mais on attend maintenant les places de parking connectées analysant en temps réel les données de trafic et permettant au livreur de ne pas gêner la circulation. Nous savons faire tout ça, mais nous sommes dans l’attente des infrastructures adaptées.” Ce type d’infrastructures reste pour l’instant rares mais certaines villes comme Versailles ou Copenhague ont déjà des feux connectés.

Aurélien Berthelet partage cette position et apporte une nuance. “C’est vrai qu’il faut être patient quand on développe un projet innovant dans ce secteur. Il y a des freins administratifs, mais je pense que c’est une bonne chose qu’ils existent, contrairement aux Etats-Unis où la législation est beaucoup souple et entraîne des dérives”.

Et pourquoi ne pas aller plus loin ? Quid des modes de transport du futur ? “ Nous sommes en train de déployer des véhicules électriques pour le transport de marchandises ce qui est nouveau et représente LA solution afin de supprimer les pollutions sonore et atmosphérique des centre ville. C’est une avancée qui rassure tous le monde et permet de faire des économies d’énergie. Avec le platooning – fait d’approcher des camions qui se suivent – on gagne déjà 15% d’énergie. Il y a encore énormément de territoires inexplorés” conclut Anne-Cécile Benita.

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