Six questions pour comprendre les intempéries d’une rare violence qui ont frappé le Sud-Est – Le Monde

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A Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes), le 2 octobre 2020.

Au moins quatre personnes sont mortes en raison des pluies diluviennes qui ont frappé le sud-est de la France et le nord de l’Italie vendredi. Un bilan qui pourrait s’alourdir puisque les pompiers des Alpes-Maritimes ont déploré, lundi 5 octobre, le fait que huit personnes soient pour l’heure « disparues » et douze autres « recherchées ».

Routes et maisons arrachées, voitures emportées par des coulées de boue, ponts engloutis, glissements de terrain : les dégâts sont considérables et certains lieux ne sont encore accessibles que par les airs, comme dans le bassin versant de la Vésubie.

Lire notre reportage : Dans la vallée de la Roya frappée par des crues, plusieurs villages sont complètement coupés du monde
  • Qu’est-ce qu’un épisode méditerranéen ?

Les précipitations intenses survenues vendredi sont qualifiées d’« épisodes méditerranéens ». Ce sont des phénomènes météorologiques orageux particulièrement violents, propres à la Méditerranée. Des masses d’air chaud remontent de la Méditerrannée vers le nord et butent sur le relief et son air froid – ici les Alpes, mais cela peut être les Cévennes, les montagnes corses ou les Pyrénées –, se condensent et retombent sous la forme de pluies torrentielles.

Selon Météo-France, il s’en produit entre trois et six fois par an, avec une fréquence plus élevée en automne, au moment où la mer est la plus chaude. On parle d’épisode méditerranéen à partir de 200 mm de pluie. « L’équivalent de plusieurs mois de précipitations tombe alors en seulement quelques heures ou quelques jours », précise Météo-France.

Les côtes françaises et italiennes sont habituellement les plus exposées aux épisodes méditerranéens, notamment l’Aude, le Gard, le Var et l’Hérault en France. Ces départements ont connu à plusieurs reprises des inondations dévastatrices, particulièrement le Var et l’Aude cette dernière décennie. Mais les Alpes-Maritimes aussi sont régulièrement touchées : les sept communes les plus fréquemment déclarées en état de catastrophe naturelle à la suite d’inondations depuis 1982 sont situées dans ce département (Antibes, Nice, Cagnes-sur-Mer, Cannes, Saint-Laurent-du-Var, Villeneuve-Loubet, Vallauris).

  • Cet épisode est-il d’une intensité exceptionnelle ?

L’épisode méditerranéen du 3 octobre constitue un record de pluviométrie historique pour les Alpes-Maritimes : il est tombé 500,2 mm de pluie en vingt-quatre heures sur le secteur de Saint-Martin-Vésubie, du jamais-vu dans l’arrière-pays niçois.

Le phénomène « est exceptionnel, avec des valeurs inédites, confirme le prévisionniste chez Météo-France Olivier Proust, interrogé par l’AFP. Ce cumul de 500 mm (…) correspond à un peu plus de trois mois de pluie dans le climat méditerranéen, un climat où il ne pleut pas beaucoup, mais où, quand il pleut, cela tombe fort. Et c’est un nouveau record de pluies en vingt-quatre heures pour le département ».

Autre élément rarissime : il était déjà tombé 500 mm de pluie le 19 septembre dans le Gard. « C’est historique : on n’a jamais eu à deux reprises dans l’année un tel épisode exceptionnel, dont la durée de retour est normalement centennale », relève la chercheuse à Météo-France Véronique Ducrocq, interrogée par Le Monde.

  • Ces inondations ont-elles un lien avec le réchauffement climatique ?

Sur les 16 épisodes d’inondations les plus meurtrières sur les cent dernières années en France, six ont eu lieu pendant les dix dernières. Les auteurs d’une étude parue dans la revue académique Climate Dynamics estiment que l’augmentation en intensité des pluies torrentielles autour de la Méditerranée est « significative » (de l’ordre de 22 %) sur la période allant de 1961 à 2015.

Pour les météorologues, celle-ci est directement liée au réchauffement climatique. Selon des simulations climatiques régionales, l’intensité des épisodes méditerranéens va augmenter, jusqu’à 20 % localement, à chaque degré de réchauffement. Des analyses à une échelle plus fine devraient être disponibles en 2021-2022. Comme l’explique Véronique Ducrocq, « sous l’effet de la hausse de la température, l’atmosphère peut contenir davantage de vapeur d’eau, qui peut davantage se transformer en pluies, ce qui conduit à une intensification des précipitations ».

Lire notre entretien sur les inondations dans le Sud-Est : « Ces phénomènes vont voir leur intensité augmenter à chaque degré de réchauffement climatique »
  • L’urbanisation est-elle également responsable de l’ampleur du bilan ?

La forte densité humaine amplifie les conséquences des inondations. Selon une étude de l’Insee, les zones potentiellement inondables dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur représentent 10 % du territoire mais abritent 19 % de la population, soit près de 1 million d’habitants en 2016, et jusqu’à 30 % des habitants des Alpes-Maritimes et du Vaucluse.

Les crues touchent des zones densément peuplées, comme les zones historiques souvent bâties le long des cours d’eau. De plus, « la pression démographique et touristique a fortement contribué à urbaniser le littoral et l’arrière-pays », selon l’Insee, qui indique que 17,5 % des logements construits depuis 2010 sont situés en zone potentiellement inondable. Les touristes peuvent aussi être vulnérables, puisque 111 000 lits d’hôtels ou de campings sont dans des zones à risque.

Or, le danger et ses conséquences en cas de désastre sont connus de longue date : le sud de la France est très régulièrement touché par des épisodes meurtriers. Il n’existe pas en France de base de données exhaustive recensant les victimes d’inondations, mais le chercheur en gestion du risque Laurent Boissier avait calculé que plus de 200 personnes ont perdu la vie entre 1988 et 2011 dans les départements de l’arc méditerranéen.

En 1992, les inondations de Vaison-la-Romaine ont ainsi causé 47 morts, et on a compté 36 morts dans l’Aude en 1999, 24 dans le Gard en 2002, 25 dans le Var en 2010. Ce décompte macabre s’est poursuivi avec par exemple 20 morts dans les Alpes-Maritimes en 2015, 14 morts dans l’Aube en 2018 et 4 victimes dans le Var et les Alpes-Maritimes fin 2019.

  • Quel est l’impact financier des inondations en France ?

Au-delà du coût humain des crues les plus violentes, les inondations ont aussi un coût financier non négligeable. La Caisse centrale de réassurance dresse chaque année un bilan du régime d’indemnisation des risques de catastrophes naturelles mis en place en 1982. Au niveau national, les inondations sont les plus coûteuses : elles représentent environ 55 % des sinistres (hors automobiles), contre seulement 36 % pour la sécheresse.

Lire aussi Qu’est-ce que l’état de catastrophe naturelle ?

En 2019, les dommages assurés étaient estimés entre 530 millions et 690 millions d’euros, uniquement pour les inondations. Ce montant varie selon les années, mais il a ainsi atteint l’équivalent de 1,6 milliard d’euros en 1993 et dépassé le seuil de 1 milliard d’euros à neuf reprises.

Et encore, ces chiffres ne rendent compte que partiellement des dégâts sur les territoires, car ils ne couvrent pas les pertes agricoles (soumises au régime dit des calamités agricoles) ni les pertes d’exploitation, par exemple liées au tourisme. De plus, les infrastructures publiques, souvent durement touchées (routes, ponts, bâtiments publics) ne sont pas indemnisées, car l’Etat est son propre assureur.

  • Quelles sont les mesures de prévention possibles ?

La région Provence-Alpes-Côte d’Azur est particulièrement exposée aux risques naturels tels que les mouvements de terrain et inondations. Difficile d’empêcher la survenue des phénomènes naturels, mais il est possiblede réduire leur impact sur les territoires et leurs populations en améliorant la connaissance des risques.

Lire notre synthèse : Sept solutions pour se protéger des crues ou les limiter

Etudes hydrauliques, surveillance des cours d’eau, analyse des risques liés aux habitations, bases de données, atlas des zones inondables permettent aux autorités d’anticiper au mieux les prochaines crues et d’améliorer, voire repenser, la gestion de crise.

Dans les départements, les pouvoirs publics sont ainsi tenus d’alimenter un dossier départemental des risques majeurs où sont documentées les mesures de prévention (aménagement des cours d’eau, création de bassins de rétention, aménagement de zones vierges pour accroître les capacités de stockage des crues, etc.) et les consignes de comportement à destination des habitants en cas de menace. Ces éléments permettent aux experts de Météo-France ou aux pouvoirs publics d’améliorer les dispositifs de surveillance, de prévention et de sensibilisation des populations.

Cette « mémoire des inondations passées » doit permettre de tenir compte de ces risques pour mieux maîtriser l’urbanisation et repenser l’aménagement des territoires, comme éviter la reconstruction d’habitations sur des zones inondables. Les services de l’Etat établissent ainsi des plans de prévention des risques rédigés avec les collectivités locales. On y trouve notamment des règles d’urbanisme précises comme l’imposition d’une résistance pour la structure d’un nouveau bâtiment ou l’obligation de conforter une digue pour protéger un quartier.

Lire notre entretien : « Désormais, aucun endroit ni aucun d’entre nous n’est à l’abri du changement climatique »

Outre la maîtrise de l’urbanisation, il est également indispensable de revoir les pratiques agricoles. « Les inondations sont d’abord la conséquence de sols appauvris », expliquait, en 2015, Jacques Caplat, de l’association Agir pour l’environnement. « Le bétonnage et la suppression des haies ont (…) une lourde part de responsabilité dans les inondations récentes. Mais l’appauvrissement de la terre agricole en porte une aussi lourde, voire plus lourde. L’agriculture conventionnelle a transformé d’anciennes éponges en nappes de toile cirée », précisait-il.

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