Sénatrice noire et «jeune»: Kamala Harris, colistière parfaite de Joe Bidden – Libération

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Ancienne rivale, et virulente critique au début des primaires: le candidat démocrate Joe Biden a annoncé mardi avoir choisi la sénatrice de Californie Kamala Harris comme colistière dans sa course à la présidence, pour défier Donald Trump en novembre. Seulement troisième femme de l’histoire américaine à figurer sur un ticket présidentiel, après Geraldine Ferraro en 1984 et Sarah Palin en 2008, elle est la première candidate de couleur sélectionnée pour représenter l’un des deux grands partis à cette fonction. En cas de victoire de Joe Biden, Harris deviendrait la première femme vice-présidente des Etats-Unis. Un «choix historique», selon Debbie Walsh, directrice du Center for American Women and Politics de l’université Rutgers, et le «signal que l’avenir de la politique américaine n’est pas le statu quo».

Dauphine

Historique, certes, mais prudent. Biden s’était engagé au printemps à choisir une femme comme bras droit, dans le sillage des élections de mi-mandat de 2018, qui avaient vu arriver au Congrès une vague de nouvelles élues, souvent issues des minorités. Conséquence logique, également, de l’aréopage de départ des primaires démocrates, plus féminin et divers que jamais. Face au mouvement de protestation historique contre le racisme et les violences policières provoquées par la mort de George Floyd fin mai, les appels s’étaient multipliés pour que Biden choisisse une colistière noire. Outre donner des gages à l’électorat le plus loyal au parti démocrate – les femmes noires -, le choix de Kamala Harris, de plus de 20 ans sa cadette, permet également de rajeunir sa candidature. Joe Biden, 77 ans, serait le plus vieux président américain à prendre ses fonctions en janvier s’il remportait l’élection.

C’était d’ailleurs l’un des critères avoué du fastidieux processus de sélection, auquel était dédiée une équipe de sa campagne ces derniers mois: que sa vice-présidente soit prête à occuper la fonction suprême. Biden a en effet laissé entendre qu’il ne ferait qu’un mandat, que sa «VP» devrait avoir l’étoffe pour être sa dauphine en 2024, voire le remplacer en cas de problème de santé ou de décès. Sans compter le contexte, entre une pandémie de coronavirus dévastatrice sur le plan sanitaire et économique, et au terme du mandat chaotique et clivant de Donald Trump. «Si le peuple de cette nation [nous] donne sa confiance pour les quatre prochaines années, nous allons hériter d’un pays en crise, divisé, dans un monde en grande confusion, a prévenu Biden. Nous n’aurons pas une minute à perdre.»

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Pionnière

Née à Oakland d’un père jamaïcain, professeur d’économie, et d’une mère indienne, chercheuse spécialisée sur le cancer, Kamala Harris est une pionnière à plusieurs titres. Après deux mandats de procureure à San Francisco, elle avait été élue deux fois procureure générale de Californie, devenant alors la première femme, mais aussi la première personne noire à diriger les services judiciaires de l’Etat le plus peuplé du pays. Elle est élue au Sénat le même jour que Donald Trump à la Maison Blanche, en novembre 2016. Lorsqu’elle prête serment, elle devient la seconde élue noire de l’histoire américaine à la chambre haute du Congrès.

Joe Biden a salué mardi une «combattante dévouée à la défense courageuse des classes populaires, et l’une des plus grandes serviteurs de l’Etat». L’ancien vice-président de Barack Obama, qui doit avant tout sa victoire lors de la primaire démocrate à l’électorat afro-américain, a mis de côté les uppercuts de Kamala Harris lors du premier débat télévisé entre prétendants à la nomination du parti, en juin 2019. La sénatrice avait alors critiqué la «courtoisie» de ce vétéran de la politique avec des sénateurs ségrégationnistes au début de sa carrière politique (sa première élection, comme sénateur du Delaware, remonte à 1972) et dénoncé son opposition au «busing», une pratique mise en place dans les années 70 visant à promouvoir la mixité raciale et sociale des écoles américaines via les transports publics, pour permettre aux enfants d’être scolarisés en dehors de leur quartier.

Une intervention remarquée par les électeurs démocrates, au point de la propulser durant l’été dans le trio de tête des sondages, permettant à cette élue modérée de pallier son manque de notoriété dans le pays. Mais son évolution tardive sur des sujets chers à la frange progressiste du parti – légalisation du cannabis, lutte contre l’incarcération de masse –, leste sa campagne, qui peine à lever des fonds et à convaincre les électeurs. Elle envoie également des signaux contradictoires, soutenant puis se retirant de la proposition d’assurance santé universelle défendue par un autre ex-adversaire des primaires, le sénateur indépendant du Vermont Bernie Sanders, rendant son programme peu lisible. Elle jette finalement l’éponge en décembre, avant même le premier scrutin, faute de moyens financiers et de soutiens. L’«une des décisions les plus dures» de sa vie, concèdera-t-elle alors. Elle apporte finalement son soutien à Joe Biden en mars et souligne aujourd’hui sa capacité à «rassembler les Américains».

Double tranchant

Le passé de procureure générale de Kamala Harris est à double tranchant. Joe Biden en a fait un argument dans sa sélection, soulignant son «travail en étroite collaboration» avec son fils Beau Biden, alors procureur général du Delaware, décédé d’un cancer en 2015 et dont il était très proche. «J’ai observé comment ils ont défié les grandes banques, aidé les travailleurs, et protégé les femmes et enfants face aux mauvais traitements», a déroulé Biden. Harris a notamment initié un programme offrant aux primo-délinquants l’abandon des poursuites en échange d’une formation professionnelle, imposé aux forces de l’ordre californiennes de former leurs agents contre les discriminations et donné accès au public à de riches données judiciaires, en particulier concernant les violences policières.

Mais son bilan de procureure a également été critiqué par l’électorat progressiste, surtout en Californie, qui lui reproche une rhétorique parfois répressive, ses revirements sur des sujets clés comme les peines plancher, ou la dureté de ses positions en matière de punition des petits délits qui ont, selon ces critiques, affecté surtout les minorités.

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Son mandat de sénatrice lui a cependant permis de se réinventer sur la scène politique nationale. Kamala Harris siège à la puissante commission du Renseignement, où les auditions publiques, sur la confirmation du juge Kavanaugh à la Cour suprême ou l’ingérence russe lors de la campagne 2016, sont l’occasion de montrer ses talents oratoires et sa ténacité. Son interrogatoire vigoureux de Jeff Sessions, alors ministre de la Justice, lui vaut en juin 2017 les éloges des démocrates et les critiques des républicains. Kamala Harris fut «la plus méchante, la plus horrible, la plus méprisante de tout le Sénat américain», a d’ailleurs affirmé Donald Trump, peu après l’annonce de Biden. Le président américain, devancé de plus de 7 points dans la moyenne des sondages par son adversaire démocrate, a ensuite tweeté une vidéo de campagne, qui conclut: «Joe le mou et Kamala l’imposture: faits pour être ensemble, mauvais pour l’Amérique».

Isabelle Hanne Correspondante à New York

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