Samuel Paty était-il sur le point d’être sanctionné par la rectrice de l’académie de Versailles ? – Libération

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Question posée par T.T le 18/10/2020

Bonjour,

La rumeur est montée tout le week-end, signe d’une grande confusion sur les événements survenus début octobre au collège du Bois-d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), et qui ont pu mener à l’assassinat de Samuel Paty.

Le professeur d’histoire-géo faisait l’objet de demandes de renvois de la part de parents d’élèves, après un cours sur la liberté de la presse où il avait montré des caricatures de Mahomet, le 5 octobre. Ce week-end, en s’appuyant sur deux articles du Point, de nombreux commentateurs d’extrême droite et/ou pro-laïcité ont affirmé que l’enseignant était menacé de sanctions par sa hiérarchie. La rectrice, Charline Avenel, est directement mise en cause. Sa proximité avec Emmanuel Macron, révélée dans un article de l’Obs à l’automne 2018, faisant l’objet de multiples spéculations, sans lien avec l’attentat.

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C’est l’identitaire Damien Rieu, assistant parlementaire de l’eurodéputé RN Philippe Olivier, qui tweete en premier, samedi après-midi, appelant à la démission de la rectrice.

Il est repris par le conseiller régional RN Gilles Pennelle. Dans la soirée, Florian Philippot appelle lui aussi à la démission de la rectrice. Dimanche matin, Jean Messiha tweete à son tour l’article du Point, en indiquant : «On apprend effarés que la rectrice Charline Avenel s’apprêtait à “sévir” contre #SamuelPaty après avoir diligenté un inspecteur pour le rappeler à l’ordre.»

Idem pour la journaliste Zineb El Rhazoui :

Valeurs Actuelles, dans un article depuis modifié, annonçait samedi soir et une partie de la journée de dimanche : «La rectrice de l’académie des Yvelines voulait “sévir”.» Et d’expliquer : «Samuel Paty s’apprêtait à être sanctionné par l’académie des Yvelines pour avoir osé montrer des caricatures du prophète Mahomet, révèle une note des agents locaux du renseignement territorial.»

Amalgame à partir d’une note des renseignements

Tout est donc parti d’un article du Point publié samedi soir. En s’appuyant sur cette note, qui retrace la chronologie des événements à partir du 5 octobre, quand Samuel Paty a montré les caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression, l’hebdomadaire annonce qu’un «inspecteur devait lui rappeler les «règles de laïcité et de neutralité». Mais à aucun moment, il n’est fait état de sanction.

En effet, comme l’a révélé Libération, qui a également eu accès à cette note, le renseignement territorial des Yvelines est revenu sur cet «incident en lien avec les principes de laïcité au sein du collège Bois d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine.» Un épisode qui a déclenché «une vive polémique chez certains parents de confession musulmane, considérant qu’il s’agit d’une véritable offense», peut-on lire. 

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La note revient aussi sur les différentes rencontres organisées entre les parents d’élèves et la principale. Et remarque que la tension ne retombe pas. A propos de l’académie, le document explique, après avoir mentionné une rencontre entre la principale, un père de famille, Brahim C., et le prédicateur Abdelhakim Sefrioui, actuellement en garde à vue après la diffusion de vidéos virales sur les réseaux sociaux : «Parallèlement, la principale en informait sa hiérarchie, qui sollicitait l’intervention de l’équipe Laïcité et valeurs de la République [personnels d’accompagnement et de prévention de l’Académie, ndlr]». La venue d’un inspecteur est même programmée le 9 octobre à 13h45, afin «d’accompagner la principale lors d’un entretien avec le professeur pour notamment lui rappeler les règles de laïcité et de neutralité». En outre, poursuit le document, «cela permettait de préparer la rencontre programmée entre le professeur, la principale puis les parents d’élèves». Mais à aucun endroit, donc, la note ne fait mention de sanctions envers le professeur.

Ce qu’a confirmé l’auteur de l’article du Point, répondant ainsi au papier erroné de Valeurs Actuelles le prenant comme source :

Valeurs Actuelles ainsi que certains commentateurs ont fait un amalgame avec un autre article du Point, consacré à Abdelhakim Sefrioui. Il y est mentionné une vidéo, où le militant déclare que l’inspection académique aurait contacté le père de famille pour lui indiquer qu’ils allaient «sévir» contre l’enseignant.

«Nous sommes partis de là-bas avec la ferme intention de nous mobiliser pour une action devant l’établissement et devant l’inspection académique. Mais dans l’après-midi, l’inspection académique a contacté le parent d’élève et lui a exprimé son étonnement de savoir que ça s’est passé comme ça dans le cours de ce voyou, et qu’ils allaient sévir, qu’ils allaient s’activer vraiment dans ce sens-là, et qu’ils allaient envoyer des inspecteurs voir ce voyou», déclare Abdelhakim Sefrioui dans cette vidéo.

Démenti du ministère de l’Education nationale

Or si l’on sait qu’un inspecteur devait effectivement rencontrer Samuel Paty, seul Abdelhakim Sefrioui indique que c’était pour «sévir». La note du renseignement évoque, pour sa part, un simple rappel «des règles de laïcité et neutralité».

Dans un communiqué envoyé ce dimanche soir, le ministère de l’Education nationale revient sur cette déclaration : «M. Sefrioui dit que l’inspection académique serait prête à “sévir” contre M. Paty. C’est évidemment faux. Il serait absurde et paradoxal de donner crédit aux paroles de cette personne. L’institution a toujours été en soutien total à l’égard de M. Paty. A aucun moment, il n’a été dit, ni même sous-entendu, ni pensé que l’institution allait “sévir” contre M. Paty.»

Le texte poursuit : «Depuis quarante-huit heures, des informations fallacieuses circulent sur les réseaux sociaux, et dans certains médias, concernant la prise en charge et le soutien apportés par l’institution scolaire à Samuel Paty […].» Et insiste à plusieurs reprises : l’équipe Valeurs de la République «a discuté avec Samuel Paty et l’a conforté dans l’approche qu’il avait eue lors de son cours». «La volonté des services d’inspection était d’expliquer la démarche du professeur dans un souci d’apaisement du père de cette élève», explique le communiqué, notant que l’inspection a encouragé le professeur à déposer plainte pour diffamation. Le ministre «a demandé l’ouverture d’une enquête de l’inspection générale» pour établir l’enchaînement des faits, conclut le texte.

Interrogé un peu plus tôt dans la journée sur France Info, Jean-Michel Blanquer a répondu sur le sujet. S’appuyant elle aussi sur l’article du Point, l’éditorialiste de France 2 Nathalie Saint-Cricq l’interroge : «Est-ce que vous avez connaissance de ce référent, qui serait allé manifestement remettre les choses en ordre dans l’établissement et notamment faire un signalement contre M. Paty ? Est-ce que c’est vrai cette information ?»

Réponse du ministre de l’Education nationale : «Cette information est fausse. C’est cela qui est très grave. Ce qui est vrai, c’est que les référents sont venus, et tant mieux.» Nathalie Saint-Cricq de relancer : «Ils sont venus pour le sermonner ou pour le soutenir ?» «Il y a eu soutien complet du professeur», tranche Jean-Michel Blanquer.

En résumé, aucun élément n’accrédite la thèse d’une menace de sanction envers Samuel Paty de la part de la rectrice d’académie. Celle-ci n’est pas mentionnée dans une note des renseignements sur l’enchaînement des faits. Seul Abdelhakim Sefrioui a évoqué cette sanction dans une vidéo. Des propos qualifiés de «fausse information» par le ministère de l’Education nationale.

Cordialement

Pauline Moullot

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