Procès du 13-Novembre, jour 5 : ‘Terroriste le lundi, vendeur de tuyaux le mardi’, la juge belge à la barre – France Inter

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C’est la première fois qu’elle s’exprime en personne devant une cour d’assises française : volubile, la juge d’instruction belge Isabelle Panou a témoigné pendant quatre heures à la barre du procès du 13 novembre 2015.

Anticipant la longueur de son récit, la juge belge avait demandé l'installation d'une chaise à la barre.
Anticipant la longueur de son récit, la juge belge avait demandé l’installation d’une chaise à la barre. © Radio France / Valentin Pasquier

“Je peux enlever mon masque ? Je suis vaccinée.” Isabelle Panou vient d’arriver devant la cour d’assises spécialement composée. C’est la deuxième fois qu’elle se livre à un tel exercice. Mais lors du procès de l’attentat du Thalys, la juge d’instruction belge avait demandé à être entendue par visioconférence, les écrans cachés pour le public. Cette fois-ci, Isabelle Panou est venue en personne à la barre. Une barre qui a été abaissée et devant laquelle une chaise a été installée à sa demande. Car Isabelle Panou, 53 ans, a prévu de parler longtemps. 

Et c’est ce qu’elle fait. “J’ai dû réfléchir”, confie-t-elle d’emblée. “Comment exposer cinq ans d’instruction en quelques heures ? Car c’est finalement ce qu’on m’impose comme exercice. Je vais donc vous donner ma vision des choses”. Avec gouaille, un ton direct qui détonne avec celui auquel les enquêteurs français nous ont habitués dans les cours d’assises. Pour Isabelle Panou, pas de chichis, ni aucun de ces termes si chers aux enquêteurs et que l’on dirait tout droit sortis de procès-verbaux. Isabelle Panou s’exprime avec force, passion. Précision aussi. 

Des enquêteurs en TVA pour faire… de l’antiterrorisme

En préambule, la juge tient à donner à la cour quelques éléments d’explication sur la procédure pénale belge. Sur son travail de juge d’instruction tout d’abord. Un travail qu’elle mène seule. “En France, il y a eu six juges d’instruction dans ce dossier. Mais en Belgique, il n’y a même pas autant de juges antiterroristes !” Sur les moyens dont elle disposait : “Il fallait faire avec ce qu’on avait. J’avais des enquêteurs en TVA qui se mettaient à faire de l’antiterrorisme.”

Sur ses prérogatives ensuite : “La fonction est sensiblement la même qu’en France. Mais en Belgique c’est le juge d’instruction qui décide de placer les personnes sous mandat d’arrêt.” Résultat, elle tend le bras vers l’immense box de verre situé à sa gauche : “Je crois que 12 des 14 accusés sont passés par mon cabinet et c’est moi qui ai pris la décision de les placer sous mandat d’arrêt.” Voilà qui pose le cadre. Ces hommes qui sont jugés ici, Isabelle Panou les connaît bien. Très bien même. 

"On a eu des écoutes qui parlaient de tuyaux d’arrosage, de friteuses. (...) On peut être terroriste le lundi, vendre des tuyaux le mardi", rapporte la juge belge à propos de l'accusé Mohamed Bakkali.
“On a eu des écoutes qui parlaient de tuyaux d’arrosage, de friteuses. (…) On peut être terroriste le lundi, vendre des tuyaux le mardi”, rapporte la juge belge à propos de l’accusé Mohamed Bakkali. © Radio France / Valentin Pasquier

Jetant à peine un regard de temps à autre sur l’épais dossier qu’elle a posé devant elle, elle jongle d’un dossier terroriste à l’autre : l’attentat déjoué de Verviers, en Belgique ; l’attaque du Thalys ; la filière de radicalisation du belge Khalid Zerkani ; le volet belge du 13-Novembre. Pour chaque affaire, Isabelle Panou raconte les parcours, les profils et même les auditions des protagonistes. 

Au sujet de l’accusé Mohamed Abrini, qui se tient à trois mètres d’elle dans le box : 

Je me souviens d’une conversation avec lui dans mon cabinet. Il s’était un peu moqué : ‘Mais qu’est-ce que vous croyez ? On circule comme on veut. Et c’était vrai !

Au sujet de Mohamed Bakkali, lui aussi dans le box, la juge évoque ses conversations téléphoniques alors qu’il était sur écoute : “C’était parfois déconcertant. On a eu une série de communications qui parlaient de tuyaux d’arrosage ou de friteuses. On se disait : ‘On n’est pas dans le bon’. Et en fait si, on peut être terroriste le lundi et vendre des tuyaux d’arrosage le mardi.” 

“Les ordinateurs ne collaborent pas”

Isabelle Panou est très volubile. Elle le reconnaît volontiers. “Il faut m’arrêter, monsieur le président”, lance-t-elle après deux heures d’exposé ininterrompu. “Il faut m’arrêter sinon je parle trop.” Avant de repartir sur Molenbeek – “J’en ai pour cinq minutes.” Mais le sujet de Molenbeek lui tient à cœur. “Alors, on y va sur Molenbeek ! Je dis toujours : ‘Molenbeek, tout le monde en parle, personne n’y va !’ Moi, cela fait 18 ans que je suis juge d’instruction, et 14 que je fais de l’antiterrorisme. Alors il y a peu de rues de Molenbeek que je n’ai pas perquisitionnées.” 

Intarissable, aussi, sur chacun des accusés. Intarissable, encore, sur les coulisses de ces investigations hors norme. “On a travaillé de manière artisanale”, confie la juge à la barre. “Car si les juges d’instruction et les enquêteurs français et belges s’entendent, les ordinateurs, eux, ne collaborent pas.” 

Ma greffière a dû faire une copie entière du dossier qui a été transmise ensuite par camion à la France.

Les difficultés de la coopération internationale. “En Belgique, la présence de l’avocat à tous les stades de la procédure, c’est dans notre ADN. On a été suffisamment condamnés par la Cour européenne des droits de l’Homme pour le savoir. Mais allez demander ça aux autorités turques, c’est délicat.”

Bref, si la juge d’instruction Isabelle Panou travaille essentiellement seule, elle n’en est pas moins très à l’aise devant une telle audience. Presque trop d’ailleurs. Alors qu’elle interroge (“J’arrive vers la fin. Je ne sais pas s’il faut faire une pause…?”), le président l’encourage à conclure. “J’en ai encore pour une petite heure.” Il répond : “Ah, essayez de synthétiser alors.” 

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver dans notre dossier spécial.

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