Procès Daval : Alexia et Jonathann, la lente agonie d’un couple «idéal» – Le Parisien

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L’affaire Daval, ce fût d’abord un sourire, celui de la jeune Alexia, 29 ans, volatilisée dans une petite ville de Haute-Saône qu’on avait alors du mal à placer sur une carte : Gray. Puis un cri du cœur, celui d’ Isabelle et Jean-Pierre Fouillot, implorant devant les caméras de télévision, déjà nombreuses, qu’on leur rende leur fille. L’affaire Daval, c’est désormais un visage. Non plus celui du veuf, si fragile en apparence, à qui l’opinion publique a offert sa légitime compassion trois mois durant. Non, Jonathann Daval, c’est aujourd’hui le menteur, dont la force du déni — ou la couardise, c’est selon — est allée jusqu’à s’inventer un film dans lequel sa belle-famille aurait tout orchestré.

Mais de rôdeur, ce 28 octobre 2017, il n’y avait point. Pas plus qu’il n’y eût de complot familial, ou même de jogging de la part d’Alexia, ce samedi matin. Juste un mari qui a roué de coups et étranglé son épouse après une banale soirée raclette en famille et, clame-t-il, une énième dispute de couple dans lequel il se sentait « écrasé ». Pour ces faits, dont il répond jusqu’à vendredi devant les assises de la Haute-Saône, Jonathann Daval encourt la peine maximum : la réclusion criminelle à perpétuité.

Les conditions dans lesquelles il a ensuite méthodiquement mis en scène sa disparition, transporté son corps dans un bois avant d’y mettre le feu, préparé son alibi et joué la comédie du mari éploré… avant de nier, d’avouer, de nier encore en accusant sa belle-famille, pour finalement tout reconnaître, pèseront évidemment dans la balance lors de ce procès très attendu et couvert par de nombreux médias.

« Ce scénario machiavélique pose la question de la préméditation », avait relevé le procureur de la république de Vesoul, Emmanuel Dupic, dans son réquisitoire final. Si celle-ci n’a pas été retenue, force est de reconnaître que subsistent encore, au terme de 12 interrogatoires, dont une confrontation et une reconstitution, des zones d’ombre. Notamment sur le déroulé de cette nuit fatale et la présence dans le corps de la victime de plusieurs médicaments, dont un somnifère. Les proches de la jeune banquière espèrent, cette semaine, décrocher ces dernières bribes de vérité. Mais plus encore, rétablir Alexia dans son honneur. « C’était une belle personne », pleure Isabelle Fouillot à l’aube du procès de son gendre qui, à l’été 2015, a épousé Alexia et formait alors aux yeux de tous un couple idéal.

«Alexia lui demandait toujours son avis, mais il n’en avait jamais…»

Alexia Fouillot a épousé Jonathann Daval, son premier amour./DR
Alexia Fouillot a épousé Jonathann Daval, son premier amour./DR  

Ils posent avec gourmandise, offrant leur visage radieux aux photographes. Ce 18 juillet 2015, c’est leur jour. Cheveux blonds relevés en chignon, port altier souligné par un collier discret, Alexia irradie dans sa robe bustier blanche. A son bras, Jonathann, impeccable dans sa veste noire rehaussée d’un imprimé fleuri ton sur ton, chemise crème et cravate grise. Images d’un bonheur fugace, fixé sur papier glacé. « Ces photos, elles sont dans un tiroir depuis trois ans, je ne peux plus les regarder… », souffle Isabelle Fouillot. Maire adjointe à Gray (Haute-Saône), c’est elle qui avait présidé à leur union, faisant officiellement de sa fille une Daval. Un nom qu’avec son époux Jean-Pierre, elle a choisi de faire effacer de la pierre tombale d’Alexia, depuis les aveux de leur gendre. A l’époque, celui-ci leur apparaissait pourtant comme le prototype du « bon ptit gars, bien sous tous rapports ». Celui qui rendrait leur fille heureuse et dont elle était follement éprise depuis leur rencontre, dix ans auparavant. Son premier amour.

Elle avait alors 17 ans, lui 21. Mais c’est Alexia qui s’était montrée la plus dégourdie, embrassant le timide Jonathann et donnant ainsi le ton d’une relation dans laquelle elle serait constamment l’élément moteur. Revenus s’installer à Gray à l’issue de leurs études, ils forment un couple idéal, pense-t-on, amené à durer. « J’étais persuadé qu’ils finiraient leur vie ensemble », dira le demi-frère de Jonathann. Il y a bien eu ce coup de cœur d’Alexia pour un autre jeune homme, du temps de ses études à Besançon (Doubs). Mais, alertés par leur futur gendre, les Fouillot avaient raisonné leur fille. « Je lui ai dit, Réfléchis, tu as trouvé le bon, là… » regrette Isabelle Fouillot, amère.

En privé, la réalité du couple est faite de disputes, problèmes intimes... Jonathann se sent « écrasé », Alexia lui reproche sa passivité./DR
En privé, la réalité du couple est faite de disputes, problèmes intimes… Jonathann se sent « écrasé », Alexia lui reproche sa passivité./DR  

Fiançailles, puis mariage, Alexia veut faire les choses comme il faut. Mais derrière les sourires et la belle cérémonie de ce 18 juillet 2015, la crise couve déjà. C’est à cette époque que Jonathann fait remonter leurs premières difficultés intimes — des troubles de l’érection pour lesquels il finit par consulter, et recevoir un traitement médical. Le couple poursuit sa trajectoire et rachète aux Fouillot la maison des grands-parents d’Alexia, bientôt en travaux. La jeune femme dessine les plans, choisit les matériaux face à un Jonathann peu concerné.

Alexia pas toujours tendre avec sa belle-mère

« Elle lui demandait toujours son avis, mais il n’en avait jamais… » se souvient Isabelle Fouillot. Le couple y pose ses cartons fin 2016, dans une ambiance électrique. L’achat et les travaux ont laissé des traces, les querelles se multiplient. Un glissement dont seuls de très proches amis sont témoins et à qui Alexia confie se sentir « délaissée », notamment au profit de sa belle-mère. D’ordinaire si bonne pâte, Jonathann se met aussi à lui tenir tête. A 33 ans, il n’a jamais coupé le cordon avec sa génitrice, qui vit à quelques kilomètres, et supporte mal les brimades à ce sujet.

Les deux femmes, il est vrai, ne s’apprécient guère. Trop inquisitrice au goût d’Alexia, Martine Henry, reproche à sa belle-fille ses grands airs. « Elle nous faisait bien comprendre qu’elle et nous, ce n’était pas le même monde », raconte-t-elle aujourd’hui. Au rang des faux pas qui ont cristallisé la mésentente, cette anecdote, rapportée par le clan Daval : un jour qu’elle se trouve chez ses beaux-parents, Alexia avise un amas de poussière et lance à la cantonade, « la conchita n’a pas bien fait le ménage… » L’assistance rit, Martine Henry fulmine. La rancœur est telle que la mère de Jonathann menacera de boycotter le mariage.

Reconvertie dans la banque après avoir échoué au concours de professeure des écoles, Alexia a décroché un CDI à Besançon. Jonathann, lui, est employé dans une entreprise d’informatique à Gray, où il donne entière satisfaction. Avec leur chat Happy, ils profitent de leur maison rénovée, de leur piscine, s’offrent des restaurants et même quelques week-ends en amoureux. Ne manque plus au tableau que le bébé, qu’Alexia envisage comme la suite logique de leur union. Mais aux soucis persistants de Jonathann s’en ajoute un autre : sa jeune épouse souffre de problèmes de fertilité. Un traitement hormonal est mis en place, suivi d’une opération où elle se rend, seule.

«Elle disait que je n’étais pas un mec»

Ce désir d’enfant contrarié envenime encore leurs relations. A en croire Jonathann, qui s’en ouvre aux enquêteurs à peine sa femme disparue, celle-ci est alors devenue tout bonnement insupportable. Il évoque des « crises d’hystérie » — dont il est le seul témoin — lors desquelles il serait frappé. Il en veut pour preuve cette fracture aux côtes, qu’il disait à l’époque consécutive à une chute dans la baignoire, après laquelle Alexia l’aurait en outre forcé « à monter le lit ». Il se fait aussi rabrouer s’il se ressert à table, éjecter sur le canapé quand il ronfle, la nuit. Plus encore, dit-il désormais, il est insulté et humilié pour ses pannes sexuelles, Alexia le narguant avec ses sex-toys. « Elle disait que je n’étais pas un mec », résume-t-il.

Leurs caractères, si complémentaires jusque-là, semblent désormais irréconciliables. « Elle voulait un enfant et lui mettait une grosse pression », remarque en effet une amie, pour qui Jonathann était « oppressé », « rabaissé ». « Pour comprendre le geste de Jonathann, il faudra nécessairement que tout soit dit sur ce couple », répète son défenseur Me Randall Schwerdorffer. A l’époque, ni la famille d’Alexia, ni celle de son époux ne semblent pourtant percevoir leur antagonisme. Quelques piques fusent bien, ici ou là, « mais rien de méchant ». La grande sœur de Jonathann relate pourtant un épisode qui en dit long sur l’état de leur relation. Début mai 2017, elle croise son frère à un festival de musique, dont Alexia est partie fâchée en envoyant ce SMS : « C’est mon dernier voyage, j’espère que tu donneras plus d’amour à Happy que tu m’en as donné »…

Jonathann Daval avec ses beaux-parents aux obsèques d’Alexia, le 8 novembre 2017./AFP/Sébastien Bozon
Jonathann Daval avec ses beaux-parents aux obsèques d’Alexia, le 8 novembre 2017./AFP/Sébastien Bozon  

Mais ils se rabibochent et à l’été 2017, Alexia tombe enceinte. Une fausse couche, fin août, les renvoie à leurs tourments. La jeune banquière reprend son traitement hormonal, mais se plaint que Jonathann ne l’accompagne jamais aux rendez-vous médicaux. « On en était venu à se demander pourquoi ils s’acharnaient à faire un enfant », raconte Grégory Gay, son beau-frère. En octobre 2017, c’est l’impasse. Alexia s’épanche auprès de sa meilleure amie, qualifiant Jonathann de « cas désespéré qui ne comprend rien aux femmes et ne pense qu’à lui ». « Ça fait des mois que j’encaisse, écrit-elle par SMS. A défaut d’être heureuse j’apprends à vivre comme ça. Je pleure moins ».

Dans une impasse, le couple ne se sépare pas

Les ressorts du couple semblent définitivement brisés, et la communication impossible. Alors qu’elle rêve de tomber enceinte, Jonathann ne la touche plus. « En même temps quand j’essaie il me repousse, écrit-elle encore, car il ne veut pas faire l’amour. Alors j’ai arrêté de faire le premier pas… » A coups de SMS rageurs, elle tente de le faire réagir. Peine perdue. Pour fuir toute discussion, Jonathann rentre de plus en plus tard et se réfugie dans sa famille dès que le ton monte. « Je ne rentrerai peut-être pas », écrit-elle ainsi, partie faire un jogging, excédée après une dispute. « Je t’ai reparlé ce soir tu n’as rien fait. J’arrête donc tout traitement. Ras le bol de tout ça. Cette vie de merde. J’annule le RDV », menace-t-elle encore. « Mieux vaut être seule que mal accompagnée », lâche-t-elle encore une semaine avant sa mort.

La rupture semble inéluctable, mais ni lui, ni elle, ne semblent vouloir s’y résoudre. Au lieu de quoi, ce 28 octobre 2017, Jonathann Daval, ce gentil garçon qui « n’a jamais pris une décision de sa vie », selon ses proches, va opter pour la pire de toutes. Cette femme qu’il aimait, celle qui était « son oxygène », qu’il a pleuré lors de la marche blanche, il va la tuer, la frapper, l’étrangler, la brûler. Mentir à tout le monde, et d’abord à ses beaux-parents, aveugles au point d’envisager le pardon, même après qu’il les a accusés d’avoir tout orchestré, et désigné Grégory Gay, son beau-frère, comme le meurtrier. Devant eux, lors d’une reconstitution intense en émotions, en juin 2019, il aura enfin le courage de tout reconnaître et de reproduire ses gestes, lors de cette funeste soirée qui garde encore ses mystères.

VIDÉO. Jonathann Daval face à la reconstitution

« Quand un mari tue sa femme, c’est toujours de sa faute à elle. Salir la victime est la pire des défenses, avertit leur avocat Me Gilles-Jean Portejoie. La culpabilité ne fait plus de doutes, la vraie question, c’est pourquoi ? Pourquoi ce quasi-fils de la famille, celui qu’on aimait tant, a fait cela ? Pourquoi tant de cynisme et de simagrées ? » Jonathann Daval a une semaine pour répondre à cette question.

L’affaire Daval en six dates

28 octobre 2017 : Jonathann Daval signale à la gendarmerie de Gray (Haute-Saône) la disparition de son épouse Alexia, partie faire un jogging.

30 octobre 2017 : le corps de la jeune femme de 29 ans est retrouvé, partiellement carbonisé, dans un bois. Elle a été étranglée et rouée de coups.

30 janvier 2018 : placé en garde à vue, Jonathann Daval reconnaît avoir étouffé Alexia « par accident » et mis en scène sa disparition.

27 juin 2018 : volte-face du mis en examen, qui évoque un complot de sa belle-famille et accuse son beau-frère d’avoir étranglé Alexia.

7 décembre 2018 : confrontation générale. Face à sa belle-mère, Jonathann Daval craque et revient à ses aveux initiaux.

17 juin 2019 : lors de la reconstitution, Jonathann Daval reconnaît pour la première fois avoir incendié le corps.

16 novembre 2020 : ouverture du procès aux assises de la Haute-Saône.

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