Présidentielle aux Etats-Unis : « La polarisation extrême entre démocrates et républicains est sans précédent » – Le Monde

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A Bombay (Inde), le 29 octobre 2020.

A quelques jours du scrutin présidentiel américain, le 3 novembre, Renan-Abhinav Moog, expert à la Fondation Jean-Jaurès, a analysé, dans un tchat avec les internautes du Monde, les dynamiques électorales à l’œuvre dans les Etats pivots. Pour lui, une des clés du scrutin réside dans la manière dont « la base de l’électorat républicain perçoit la gestion de la crise » sanitaire et économique liée au coronavirus par Donald Trump.

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PasMAGAdutout : Bonjour, Donald Trump peut-il renouveler la surprise de 2016 ? A-t-il réussi à étendre sa base électorale ?

Renan-Abhinav Moog : C’était l’ambition affichée de Trump et de son équipe : renouveler l’exploit de 2016 et étendre ses conquêtes, avec quatre cibles annoncées, le Minnesota, le New Hampshire, le Nevada et la Virginie. Pour le moment, Biden est favori dans ces quatre Etats, et pour la première fois depuis vingt ans, ni le Nevada, ni la Virginie, ni le New Hampshire ne sont considérés comme des Etats pivots.

Seul le Minnesota est potentiellement gagnable par Trump, si on ne se base que sur les sondages actuels. Et si on part du principe que Trump peut accentuer le phénomène ayant permis sa victoire en 2016 (forte augmentation de la participation dans les zones rurales), alors le New Hampshire aussi peut être une surprise le 3 novembre.

CD : A votre connaissance, la polarisation extrême des deux camps que l’on constate aujourd’hui a-t-elle un précédent dans l’histoire politique américaine contemporaine ?

Les fiefs démocrates sont effectivement de plus en plus démocrates (4,3 millions de voix d’avance pour Clinton dans la seule Californie en 2016), les fiefs républicains de plus en plus républicains. La carte du Sénat est d’ailleurs une parfaite illustration de cette polarisation : il n’y a plus que 8 Etats sur 50 ayant un sénateur de chaque camp.

C’est sans précédent : jusqu’en 1996, un certain nombre d’Etats étaient encore très ouverts sur le plan électoral, mais ce nombre s’est considérablement réduit. Et même au sein des Etats qui deviennent compétitifs en raison de changements démographiques, on observe cette très forte polarisation entre grandes villes et zones rurales, entre minorités et Blancs.

Julius Puech : Y a-t-il encore une classe ouvrière aux Etats-Unis ? Si oui, peut-on caractériser son vote en faveur de tel ou tel candidat ?

Oui, il y a toujours une classe ouvrière. C’est un électorat qui votait peu depuis des années, notamment dans la Rust Belt (« ceinture de la rouille »). C’est la clé du succès de Donald Trump en 2016 : il a réussi à augmenter les scores obtenus par Mitt Romney en 2012 dans les comtés ruraux ou les petites et moyennes villes de ces Etats (Ohio, Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin, Caroline du Nord, Iowa, etc.). Dans le même temps, Hillary Clinton avait obtenu de moins bons scores que Barack Obama dans les très grandes villes.

Pour 2020, avant la crise sanitaire, l’électorat de la working class (souvent appelée « white working class » outre-Atlantique) avait toutes les raisons de renouveler son vote en faveur de Trump.

Marc : La gestion de la crise sanitaire et économique liée au coronavirus va-t-elle jouer en la défaveur de Trump ?

C’est sans aucun doute l’une des questions-clés de ce scrutin : comment la base de l’électorat républicain (c’est-à-dire un « électeur type » blanc, rural, de classe moyenne) perçoit-elle la gestion de la crise par Donald Trump ? Les sondages d’opinion sur cette question ne sont pas suffisamment précis.

Mais au-delà de son électorat partisan, il ne faut pas négliger les indépendants, environ 30 % de l’électorat total. C’est là que Trump a le plus à perdre, et c’est aussi pour cela que Biden a largement fait campagne sur ce thème.

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Five-Thirty-Eight : On voit que plusieurs Etats traditionnellement républicains ne sont plus des bastions imprenables pour les démocrates. Y a-t-il une raison démographique là derrière ?

En 2008, Obama a fait basculer la Virginie, qui était pourtant le moins démocrate des Etats du Sud. Pourquoi ? En raison de la croissance rapide et massive des banlieues de Washington DC (notamment le comté de Fairfax), avec l’arrivée d’une très importante communauté latino, qui vote largement pour les démocrates.

Ce phénomène commence à changer le profil électoral d’autres Etats de la Sun Belt (« ceinture du soleil ») : l’Arizona, la Géorgie, le Texas, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud. En effet, dans tous ces Etats, on constate le développement des minorités latinos et asiatiques, qui viennent s’ajouter à des minorités afro-américaines parfois importantes, notamment dans le Sud.

A Abilene (Texas), le 28 octobre 2020.

Augustin : Pourquoi la Géorgie devient gagnable par les démocrates alors que les voisins comme l’Alabama ou le Kentucky sont solidement républicains ?

La Géorgie a longtemps été un fief démocrate. Pourtant, à l’instar de tout le Sud, elle n’a pas voté pour un candidat démocrate depuis 1992 (alors que deux autres Etats du Sud, la Louisiane et l’Arkansas, ont voté démocrate jusqu’en 1996). L’Etat comporte une importante minorité afro-américaine : plus de 31 % de sa population, ce qui la classe au 3e rang, derrière le Mississippi et la Louisiane.

Deux phénomènes sont à noter : d’une part, la mobilisation de plus en plus forte des Afro-Américains (notamment pour l’élection du gouverneur en 2018 pour soutenir Stacey Abrams, candidate démocrate et elle-même afro-américaine), mais aussi l’apparition de deux nouvelles minorités, qui votent fortement pour les démocrates (et qui sont concentrés à Atlanta et ses banlieues) : les Latinos et les Asiatiques.

En 2016, Hillary Clinton a amélioré le score de Barack Obama de 2008 (déjà très bon) car le poids conjugué, au sein de l’électorat de Géorgie, des Afro-Américains, des Latinos et des Asiatiques est passé de 30 % environ à 40 %.

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Stéph : Quel poids représente le vote des jeunes pour cette élection ?

C’est un des électorats-clés pour Joe Biden. Malheureusement pour lui, les jeunes favorables aux démocrates lui ont souvent préféré Bernie Sanders lors des primaires. Il lui faut donc à tout prix éviter ce qui a coûté la victoire à Hillary Clinton : une forte abstention des jeunes dans les grandes villes.

En 2016, les jeunes de 18 à 24 ans n’ont représenté que 10 % de l’électorat, et ils ont voté massivement pour Clinton (56 % contre 34 % à Trump). La tranche 25-29 ans ne représentait que 9 % de l’électorat et votait de façon presque identique (54 % contre 39 %). Ces chiffres sont à mettre en perspective avec le poids des séniors : 46 % de l’électorat de 2016 avait plus de 50 ans. Et cet électorat a voté à 52 % pour Trump.

Biden doit donc à la fois réussir à mobiliser les jeunes tout en faisant basculer une partie de l’électorat senior dans son camp. Ce sera particulièrement décisif en Floride, où les seniors (65 ans et plus) représentent 20,5 % de la population.

TT : Comment se fait-il que l’électorat latino, majoritairement catholique, vote pour les démocrates, plus progressistes, que pour les conservateurs républicains ?

Aux Etats-Unis, les catholiques sont une minorité parmi d’autres. En conséquence, l’électorat catholique a toujours été plus favorable aux démocrates qu’aux républicains. Dans certains Etats, dans les années 1960, un certain nombre de démocrates étaient par exemple hostiles à John Fitzgerald Kennedy lors des primaires parce qu’il était catholique.

Concernant les Latinos, leur vote est avant tout une réponse à la très forte hostilité que leur témoigne une grande partie des républicains. Beaucoup de Latinos ont de la famille dans des pays qui, comme le Mexique, sont pointés du doigt notamment par Trump comme étant la source des problèmes des Américains. En Californie, par exemple, il n’est pas rare de voir des familles qui vivent de part et d’autre de la frontière. La politique migratoire des républicains est donc un obstacle majeur à un vote en faveur du GOP.

Maurice : Comment s’explique qu’une partie de l’électorat afro-américain, notamment évangélique, vote encore pour Trump ?

A chaque scrutin, entre 5 % et 10 % des Afro-Américains votent pour les républicains. Cela montre simplement que l’appartenance à une communauté n’est pas entièrement corrélée au vote et qu’il y a donc de fervents partisans républicains y compris chez les Afro-Américains, qui ne changeraient de vote pour rien au monde.

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Orion : Y a-t-il une remise en cause du caractère indirect de l’élection présidentielle, alors que la composition du collège des grands électeurs tend à diverger de plus en plus avec le vote dit « populaire » ?

Il y a eu, en 2016, une vague beaucoup plus forte de remise en cause du collège électoral qu’en 2000. En 2000, Internet et les réseaux sociaux, encore balbutiants, ne permettaient pas l’organisation de campagnes de communication massives. Par ailleurs, la situation de 2000 était beaucoup plus complexe, avec le recomptage en Floride qui a pris des semaines et, surtout, les attentats du 11 septembre 2001, qui ont totalement occulté la question de la victoire « volée » d’Al Gore. Toutefois, les Américains sont extrêmement attachés à la Constitution, et il est donc très peu probable que l’on assiste à une demande massive de changement de mode électoral.

Le Monde

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