Présidentielle américaine : après la mort de Ruth Bader Ginsburg, “c’est une autre campagne qui commence” – franceinfo

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Pour préserver la majorité conservatrice au sein de la Cour suprême, Donald Trump veut remplacer la juge “RBG” avant l’élection du 3 novembre. Son adversaire démocrate Joe Biden dénonce un “abus de pouvoir”.

C’est le fauteuil le plus convoité du moment. La mort, à 87 ans, de Ruth Bader Ginsburg, doyenne de la Cour suprême et icône de la gauche américaine, électrise une campagne pour la présidentielle déjà contaminée par l’épidémie de Covid-19. Le nom et le profil de celui ou celle qui occupera son siège sont désormais au cœur de la bataille électorale aux Etats-Unis. La remplacer oui, mais quand et par qui ? “C’est clairement une autre campagne qui commence, résume Benjamin Toll, professeur de sciences politiques à l’université Wilkes (Pennsylvanie), on ne sait pas exactement quelle direction elle peut prendre.”

“Fill her seat !” (“Remplacez-la !”) scande-t-on désormais dans les meetings de Donald Trump*. Cela l’arrange : le président candidat veut aller vite, très vite. Pour maintenir une majorité conservatrice au sein de la plus haute juridiction du pays, le président souhaite que le vote final du Sénat se tienne avant l’élection présidentielle, le 3 novembre. Il compte ainsi proposer “vendredi ou samedi” le nom d’une candidate pour remplacer celle qui s’est battue contre plusieurs cancers. Le chef de file des républicains au Sénat, Mitch McConnell, a déjà garanti qu’il y aurait un vote pour confirmer cette nomination, sans préciser s’il aurait lieu avant le scrutin.

Si tous les débats politiques se concentrent désormais sur cette nomination, c’est que la Cour suprême a une influence capitale sur l’évolution des libertés et des institutions aux Etats-Unis. C’est elle qui est chargée de se prononcer, en dernier recours, sur la constitutionnalité des décisions, lois et décrets pris dans chacun des 50 Etats ou par l’Etat fédéral. Elle peut non seulement encadrer le droit de vote et les pouvoirs du président, mais aussi trancher les principales questions de société, rappelle Jean-Eric Branaa, maître de conférences et chercheur à l’université Paris 2-Assas, interrogé par franceinfo.

Les débats autour de la peine de mort ou du droit de porter une arme, par exemple, ne bougent pas au Congrès, mais à la Cour suprême.Jean-Eric Branaaà franceinfo

La nomination des magistrats à la Cour suprême est d’autant plus importante qu’ils siègent à vie (ou jusqu’à leur démission). A ce jour, cinq des neuf magistrats ont été désignés par des présidents républicains, dont deux par Donald Trump. En accélérant le processus de nomination, l’actuel locataire de la Maison Blanche veut donc assurer aux conservateurs le contrôle de la Cour suprême pour les années à venir.

De quoi révolter les démocrates, qui espèrent remporter la présidentielle et le Sénat en novembre (et donc le pouvoir de désigner un progressiste pour remplacer Ruth Bader Ginsburg). Joe Biden a dénoncé, dimanche 20 septembre, “un exercice de pouvoir politique brutal” et un “abus de pouvoir” de la part de son rival républicain. Il s’est même engagé à consulter les sénateurs des deux bords avant de proposer le nom d’un nouveau magistrat, s’il est élu en novembre, rapporte CNN*. “Mitch McConnell et ses hommes de main pensent qu’ils peuvent imposer un juge à la Cour suprême à seulement 45 jours de l’élection”, s’est également emportée la sénatrice progressiste Elizabeth Warren* lors d’une veillée en hommage à Ruth Bader Ginsburg, samedi. “Mitch McConnell pense qu’il a gagné cette bataille. Ce qu’il n’a pas compris, c’est que la bataille commence seulement.”

La bataille se joue aussi dans la rue. Des militants pour le droit à l’avortement ont fondu sur la Cour suprême quelques heures seulement après l’annonce de la mort de “RBG” pour maintenir la pression et rappeler les risques encourus si une nouvelle juge conservatrice était nommée. Tee-shirt violet sur le dos, mégaphone en main, une trentaine de membres de l’organisation Naral ont ainsi déambulé le long de la First Street, comme pour maintenir la pression.

Donald Trump a beau appuyer sur la pédale d’accélérateur, rien n’est acquis, non plus, dans le camp des républicains. Leur majorité au Sénat n’a rien d’une autoroute (53 sièges contre 47) et il leur faut rassembler 51 voix pour confirmer définitivement la nomination à vie à la Cour.

Le plan du locataire de la Maison Blanche connaît d’ailleurs déjà quelques fissures : deux sénatrices républicaines, modérées, ont fait savoir qu’elles ne souhaitaient pas que le Sénat se prononce avant la présidentielle. L’élue du Maine Susan Collins, première à sortir du bois, estime que la nomination doit revenir au président qui sera élu le 3 novembre. Le président Trump “a l’autorité constitutionnelle de nommer quelqu’un pour pourvoir un poste vacant à la Cour suprême et je n’ai pas d’objection à ce que la commission judiciaire du Sénat commence à examiner les références de son nommé”, écrit-elle. Mais “par honnêteté envers le peuple américain (…), cette décision de nomination à vie à la Cour suprême devrait être prise par le président qui sera élu le 3 novembre”.

Quelques heures plus tard, à 7 000 kilomètres plus loin, nouvelle défection. Cette fois, c’est la sénatrice républicaine de l’Alaska Lisa Murkowski qui va encore plus loin en écrivant noir sur blanc qu’elle ne soutiendra pas “la nomination d’un juge à la Cour suprême si près de l’élection”. “Pendant des semaines, j’ai maintenu que je ne soutiendrais pas la nomination d’un candidat potentiel à la Cour suprême à une date aussi rapprochée des élections. Malheureusement, ce qui n’était alors qu’hypothétique est maintenant devenu réalité, mais ma position n’a pas changé”, affirme-t-elle dans un communiqué.

Ces deux défections suffiront-elles à faire basculer la majorité ? Après avoir laissé plané le doute, le républicain Mitt Romney, grand critique de Donald Trump, a annoncé mardi qu’il était favorable à une nomination rapide. “J’ai l’intention de respecter la Constitution. (…) Si une candidature est soumise au Sénat, je voterai en fonction de ses qualifications”, a justifié le sénateur de l’Utah, cité par le New York Times*. “Nous n’avons pas encore tout vu, prévient Benjamin Toll. Chaque mot va compter, on peut s’attendre à tout. Un engagement pris un jour peut bouger le lendemain.”

Reste à savoir si les dernières volontés de “RBG” seront entendues. La juge avait confié à sa petite-fille, Clara Spera, que son “vœu le plus cher” serait “de ne pas être remplacée tant qu’un nouveau président n’aura pas prêté serment”, selon la radio publique NPR*. Interrogé sur ces propos, Donald Trump a fait comme si de rien n’était : “C’est sorti de nulle part”.

* Les liens marqués par des astérisques sont en anglais.

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