Le jeu Switch le plus attendu de cette fin d’année fait s’affronter joyeusement plus de 70 personnages de Nintendo et d’une poignée d’autres éditeurs japonais : Mario, Donkey Kong, Mega Man, Bayonetta, Simon Belmont de “Castlevania”, Cloud de “Final Fantasy VII”, Ryu de “Street Fighter”… Manette en main, ce sidérant crossover vidéoludique tient toutes ses promesses. Et se révèle être au fond beaucoup plus qu’un “simple” jeu de combat.

Enfin, justice est rendue à Kirby. Enfin, la petite boule rose se voit promue à la place qu’elle mérite : celle du plus grand de tous les héros de jeux vidéo. En tout cas, au début du mode “Aventure” du dernier volet en date, fort à propos sous-titré Ultimate, de la très (très) populaire série de jeux de combat Super Smash Bros, c’est sur son absence d’épaules à lui que repose le destin de ce monde un peu étrange qu’est le panthéon vidéoludique. Alors que, si l’on a bien suivi, tous ses confrères ont vu leurs corps “volés par le maître de la lumière”, notre ronde idole a réussi à passer entre, disons, les gouttes de méchanceté. Et voilà donc Kirby en première ligne dans ce qui constitue l’un des ajouts les plus marquants de cet Ultimate affolant.

Débloquer Sonic, Pac-Man, Wario, Snake…

Certains ne manqueront pas de souligner que Masahiro Sakurai, l’auteur des Super Smash Bros, est aussi le créateur de Kirby, suggérant par la même occasion qu’il pourrait bien y avoir un rien de favoritisme dans cette position privilégiée du jovial transformiste. En partisan intermittent de la politique des auteurs de jeux vidéo, on suggèrera plutôt que la place dudit Kirby est ici celle du garant de la cohérence de l’œuvre parce que ses aventures à lui et les Smash Bros, au fond, c’est un peu la même chose : une célébration de la rencontre de tous avec chacun, un bal costumé où clignotent sans relâche les identités, qui s’y frotte s’y grime, “je” est successivement tous les autres et se remplit joyeusement comme ça.

On ne fera pas ici l’inventaire des personnages (qui sont au nombre de 74, de chez Nintendo mais aussi d’éditeurs tiers comme Capcom, Sega, Konami ou Square Enix), des arènes (on en compte 104) ou des options ludiques disponibles. D’autres le faisant déjà très bien, on se contentera de souligner que seul (avec les modes Smash, Classique, Aventure…) ou à plusieurs, il y a de quoi s’occuper très longtemps avec Super Smash Bros Ultimate, l’un des objectifs étant justement de “débloquer” ce contenu follement riche. Et c’est ainsi que, peu à peu, nos huit combattants de départ sont rejoints par Sonic, Wario, Snake, Pac-Man et beaucoup d’autres. Les voir arriver comme de nouveaux invités à la fête dont on n’était pas complètement sûr qu’ils allaient vraiment nous honorer de leur présence – une condition : réussir à les vaincre – est d’ailleurs l’un des grands plaisirs que procure le jeu.

Le “Mario Kart” du jeu de combat

Pour qui ne connaîtrait pas bien la série Super Smash Bros, présente sur toutes les consoles de salon de Nintendo depuis vingt ans et dont les ventes dépassent souvent celles des Mario et des Zelda, on dira qu’elle est un peu au fighting game ce que Mario Kart est au jeu de course : une variante follement dynamique qui prend toute sa dimension à plusieurs, une expérience accessible aux néophytes qui tremblent devant la liste des combinaisons de touches nécessaires pour sortir un coup spécial sur Street Fighter mais aussi, malgré l’impression de désordre qui règne vite sur ses arènes quand trois ou quatre joueurs y officient en même temps, une affaire qui récompensera presque toujours (tout est dans le “presque”) le joueur aguerri et précis. C’est-à-dire, en règle générale, celui qui ne s’arrête pas à l’impression que, vraiment, c’est n’importe quoi ce qu’on voit sur l’écran.

Un jeu de combat, donc. Ou alors non ? C’est là que notre ami Kirby, lui dont le pouvoir est de s’approprier ceux de ses adversaires qu’il avale goulûment, entre en scène. Devant sa Switch, le joueur de Super Smash Bros Ultimate est comme lui : son rêve est moins de triompher de Samus, Donkey Kong ou Mega Man que de les attirer à lui, de les serrer dans ses bras pour, un peu, devenir eux. “Each man kills the thing he loves” (“Chacun de nous tue ce qu’il aime”), proclamait Oscar Wilde dans La Ballade de la geôle de Reading (et chantait Jeanne Moreau dans le film Querelle de Rainer Werner Fassbinder, d’après Jean Genet). Smash Bros, c’est en quelque sorte la version frénétique et riante de ce cette idée : je cogne ce que j’aime, que ce soit une princesse, un Pokémon, un pilote de course du futur, une sorcière à lunettes ou un petit dinosaure. Je frappe comme on caresse, comme on embrasse. J’attire à moi tout ce que j’aime dans l’espoir qu’il ne puisse plus jamais repartir. Ce n’est pas un jeu de combat. C’est un jeu d’amour.

Un musée interactif du jeu vidéo

Jouer à Super Smash Bros Ultimate pour qui a suffisamment pratiqué le jeu vidéo japonais (et en particulier les productions Nintendo, forcément) au cours de ces dernières années ou décennies, c’est un peu rentrer à la maison et la découvrir plus vaste et peuplée, plus habitée que prévu. Ce n’est pas notre madeleine, mais la madeleine, le cookie, le Pepito, le BN et ces trucs en forme de croissants de lune, là, aux noisettes qui s’entrechoquent et se mélangent. Profondément ludophile (comme on dit cinéphile) au sens où il ne s’approprie pas les personnages et univers qui convergent ici de manière superficielle mais dans toutes leurs dimensions (esthétique, symbolique, historique…), la dernière création de Masahiro Sakurai est le plus ludique et, pour cette raison même, le plus respectueux de tous les musées du jeu vidéo. Y compris par ses détournements, ses transgressions apparentes.

C’est du collage, du mash-up. Une célébration débridée et bruyante de tout ce qui fait le jeu vidéo. Quoi de plus saisissant qu’un duel au sommet entre le gentil dino Yoshi et une créature jurassique de Monster Hunter ? Entre Bayonetta et Kirby, qui est le plus queer ? (Ça se discute.) Et que penser de ce niveau basé sur un jeu GameBoy où l’action se poursuit dans une zone masquée, sous les bords de l’écran, moins large que celui de la Switch et virtuellement reconstitué, de la console portable du siècle dernier ? 

Ne pas se fier à l’allure parfois primaire de ses bastons bariolées : Super Smash Bros Ultimate n’est pas qu’une grosse gourmandise pour gamers en quête (et éventuellement en manque) de chaleur, ce qui ne serait déjà pas rien. Ce festival pop, cette célébration baroque est aussi un petit traité interactif de philosophie du jeu – pas seulement de combat et, au fond, pas seulement vidéo. Un traité extrêmement dansant dans lequel c’est à nous de remplir les blancs. Un jeu d’amour, assurait-on. Le jeu de l’amour, même. C’est lui qui a commencé. C’est contagieux.

Super Smash Bros Ultimate (Sora / Bandai Namco / Nintendo), sur Switch, environ 60€