Pourquoi la brosse à WC est-elle devenue le symbole des manifestants russes pro-Navalny ? – Edition du soir Ouest-France – 01/02/2021 – Ouest-France

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Par Léo ROUSSEL

Ces derniers jours, plusieurs milliers de Russes ont été arrêtés après avoir manifesté leur soutien à Alexeï Navalny, principal opposant politique du Kremlin, incarcéré après son retour en Russie mi-janvier. Les mobilisations ont été le théâtre de très nombreuses interpellations, mais aussi de l’apparition d’étranges symboles portés par les manifestants : des slips bleus et des brosses à WC… Explications.

Ce week-end encore, des dizaines de milliers de manifestants ont arpenté les rues des villes de Russie, réclamant la libération d’Alexeï Navalny, principal opposant au Kremlin. Arrêté lors de son retour au pays, le 17 janvier 2021, après cinq mois passés en convalescence en Allemagne à la suite d’une tentative d’empoisonnement, celui qui est considéré comme l’ennemi numéro un de Vladimir Poutine est aujourd’hui incarcéré et risque plusieurs années de prison.

Les différentes mobilisations, dans tout le pays, ont conduit à l’arrestation de plusieurs milliers de manifestants, dimanche 31 janvier.

Parmi les nombreux cortèges défiant la répression de la police et souhaitant dénoncer la corruption du gouvernement russe, plusieurs symboles sont apparus depuis le début de la mobilisation, le 23 janvier dernier : des slips bleus et des brosses à WC. D’étranges symboles, autour desquels se retrouvent les militants pro-Navalny et anti-corruption.

Une mobilisation qui s’affirme

Ce dimanche, malgré les nombreuses intimidations du gouvernement qui ont suivi les premières mobilisations du 23 janvier, les manifestants étaient toujours dans la rue, au plus grand étonnement de Cécile Vaissié, chercheuse et spécialiste de la Russie, professeure à l’Université de Rennes-2.

« Ce qui est plus étonnant, c’est que c’est dans les grandes villes que les mobilisations ont été les plus importantes, nous dit-elle. Les tactiques d’intimidations menées toute la semaine depuis le 23 janvier n’ont pas fonctionné. Il y a pourtant eu des perquisitions, des interpellations pendant et après les manifestations, des condamnations… »

Le 23 janvier, des milliers de manifestants avaient déjà défilé dans Moscou pour demander la libération d’Alexeï Navalny. (Photo : Natalia Kolesnikova / AFP)

La cause de ce maintien de la mobilisation : les révélations d’Alexeï Navalny et de son équipe, peu avant la manifestation du 23 janvier. Dans un documentaire publié sur YouTube, l’opposant russe dévoile les résultats d’une enquête menée sur le patrimoine et la richesse de Vladimir Poutine. Une vidéo visionnée plus de 100 millions de fois.

« On y voit des choses qu’on savait : la richesse de Poutine et ses relations douteuses avec le KGB et la mafia, explique Cécile Vaissié. Mais le Russe moyen n’a pas toujours accès à ces informations. Là, c’est présenté clairement, et facilement accessible. On voit donc aussi des personnes qui manifestent pour la toute première fois. »

Une brosse à WC contre la richesse de Poutine

Dans le documentaire, est présenté un palais luxueux, prétendument destiné à accueillir Vladimir Poutine. Les toilettes d’une dépendance du palais sont également montrées, et pour illustrer les sommes faramineuses dépensées dans la construction, sont présentées les brosses à WC. Dorées, elles auraient été achetées près de 700 € chacune. 

Un prix qui a indigné un grand nombre de Russes : « Pour vous donner un ordre d’idée, ça représente sept mois de revenus pour certains », précise Cécile Vaissié.

Il n’en fallait pas plus pour que les manifestants se saisissent de l’objet et le détournent en véritable symbole de la mobilisation. « Depuis le 23, on les voit partout. En Russie, mais aussi à Paris où il y a eu deux mobilisations, on a vu des brosses pour toilettes », poursuit la spécialiste.

L’autre symbole brandi par les manifestants : un slip bleu. Un agent des services de sécurité du FSB avait affirmé, en décembre, que l’opposant avait été empoisonné par l’intermédiaire de ses sous-vêtements, de couleur bleue. L’imagination des manifestants a fait le reste…

Pourquoi ces symboles ?

Si ces symboles sont facilement repris, c’est d’abord car ils constituent des objets faciles d’accès, de la vie courante. Samuel Hayat, chercheur en sciences politiques au CNRS à Lille, est spécialiste de l’histoire des mouvements sociaux. Il revient sur la façon dont un symbole se construit.

« Autrefois la construction de symboles était monopolisée par les organisations politiques, syndicales, explique-t-il. Aujourd’hui, ce qui est intéressant, c’est qu’on a une décentralisation de la production de symboles, il y a un côté viral. »

Et les exemples ne manquent pas. Canards gonflables lors des manifestations pour la démocratie en Thaïlande, parapluies à Hong-Kong… Des éléments parfois même repris dans le monde entier lors de mouvements sociaux.

Des manifestants pro-démocratie défilent avec un de leurs canards gonflables dans les rues de Bangkok, en novembre 2020. (Photo : Soe Zeya Tun / Reuters)

« Le premier critère pour qu’un symbole prenne, c’est de délivrer un message fort, facilement compréhensible par l’imaginaire collectif. L’exemple marquant en France, c’est le mouvement des Gilets jaunes, souligne-t-il. Le gilet jaune, c’était la condition automobiliste, mais aussi quelque chose que tout le monde devait mettre dans sa voiture, synonyme d’un pacte entre les gens responsables et l’État, mais il symbolisait aussi le manque de visibilité. »

L’autre critère majeur : « Sa capacité à créer une communauté. » Plus l’objet est courant, plus il est facile d’en faire un symbole. En Russie, la brosse de WC devient alors un élément de protestation fédérateur. « L’avantage du symbole, c’est qu’il montre une adhésion à une idée, sans montrer une appartenance à une organisation, un élément qui provoque des réticences aujourd’hui. »

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