Plusieurs milliers de personnes rassemblées en France contre la proposition de loi « sécurité globale » – Le Monde

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Manifestation contre la loi « sécurité globale » près du Trocadéro à Paris samedi 21 novembre.

« Même pas drone », « floutage de gueule ». Plusieurs rassemblements ont lieu, samedi 21 novembre, en France contre la proposition de loi dite de « sécurité globale » dont l’un des articles concentre de très vives critiques de la part des journalistes français, qui y voient un risque d’entrave à la liberté d’informer.

L’article 24, adopté par l’Assemblée nationale vendredi soir, prévoit de punir « d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende » le fait de diffuser des images non floutées d’un policier ou d’un militaire « dans le but manifeste qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique », et crée par la même occasion un nouveau délit dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

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A Paris, un rassemblement a démarré à 14 h 30 sur la place du Trocadéro à l’appel de syndicats de journalistes, de sociétés de rédacteurs, dont celle du Monde, et des associations Ligue des droits de l’homme et Amnesty France. Plusieurs milliers de personnes se sont réunies sous un franc soleil, scandant « Tout le monde veut filmer la police ». « Policiers floutés, justice aveugle », pouvait-on lire sur une pancarte, tandis qu’une autre promettait : « On baissera nos téléphones portables quand vous baisserez vos armes. »

Un très imposant dispositif de sécurité avait été mis en place pour l’occasion. Des cloisons mobiles interdisaient notamment tout accès au parvis des Droits de l’homme, entre les deux pavillons du palais de Chaillot.

Clémence, 30 ans et consultante, est venue manifester seule contre cette proposition de loi qui la révolte : « J’ai l’impression que Macron détricote les droits. » Elle précise manifester peu souvent, même si elle était au rassemblement du 13 juin contre les violences policières, organisé par le comité Adama, place de la République à Paris. « On est dans un déséquilibre entre la police et les journalistes, alors qu’il faut donner à voir », estime-t-elle. « On est dans un mouvement de restriction des libertés. C’est vrai sous Macron, mais ça l’était aussi au moment de la loi travail » sous le quinquennat de François Hollande.

Annie et Guy, la soixantaine, sont venus au rassemblement parisien avec leur fille, Flore, la trentaine. Tous ont un masque à motifs floraux : « On est contre cette loi dont on ne comprend pas trop le principe. Elle est passée en catimini, avec un vote ridicule, en plein confinement. » Guy, qui n’a entendu parler de ce rassemblement que tardivement, ajoute : « Cette loi peut être utilisée de manière dangereuse par un autre gouvernement. »

Alors que la foule commencait à quitter le Trocadéro, peu après 17 heures, quelques manifestants ont lancé des projectiles en direction des forces de l’ordre, qui ont fait usage d’un canon à eau, a constaté notre journaliste Pierre Bouvier.

A 19 heures, il restait un peu plus d’une centaine de manifestants devant le Musée de l’homme, dont certains chantaient des refrains en hommage aux « gilets jaunes ». Un policier menaçait les derniers manifestants d’une verbalisation pour non-respect du confinement, la manifestation étant officiellement terminée depuis 17 heures. Bien que mal prise par certains, l’annonce au mégaphone a eu raison d’une bonne partie de la foule qui s’engouffrait dans le métro, a constaté notre journaliste Nicolas Chapuis.

« Glissement »

Dans toute la France, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a recensé une vingtaine de rassemblements. A Lille, environ un millier de personnes se sont retrouvées samedi matin sur la place de la République devant la préfecture du Nord, selon notre journaliste sur place. « C’est du grand floutage de gueule », « Sécurité globale = libertés minimales », « des vidéos, pas des lacrymos », « la dictature en marche » ou encore « Nos images sont la véritable IGPN », pouvait-on lire sur les pancartes qui ciblaient pour la plupart la dérive sécuritaire de la société.

« Il y a un glissement de la société dans la manière dont le gouvernement traite les droits de l’homme par un encadrement policier », a expliqué Michel Philibert, membre du bureau de la Ligue des droits de l’homme, organisme à l’origine du rassemblement qui s’est déroulé dans le calme et en présence d’un important dispositif policier. « Une société démocratique ne passe pas par une société surveillée et cadenassée, a ajouté le retraité de l’éducation nationale. Il y a un traitement policier du mécontentement social qu’on est nombreux à regretter. »

Franck Bazin, journaliste localier et élu SNJ à la commission de la carte de presse, a lui dénoncé cet « arsenal législatif, coup médiatique et émotionnel, alors que les lois existantes permettent de faire valoir les droits, y compris pour les policiers ». Mais bien au-delà des journalistes, ce sont les citoyens qui sont venus exprimer leur colère. « On a l’impression que toutes nos libertés reculent sur tous les plans, soupiraient Julie et Inès, professeurs en lycée. On sait que l’on est dans un contexte particulier et que l’on doit faire des efforts mais pas à n’importe quel prix. Cette loi limite la liberté d’expression et encourage à masquer les violences policières ».

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Plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées près du Trocadéro à Paris samedi 21 novembre.

A Rennes, plus d’un millier de manifestants se sont réunis place de la République, selon les organisateurs. De nombreux jeunes étaient présents avec des pancartes « Baissez vos armes, nous baisserons nos téléphones », « L’appareil photo, lui, n’a jamais tué personne », « Loi totalitaire globale » ou « 1984 n’était pas censé être un mode d’emploi ».

A Montpellier, environ 1 300 manifestants selon la préfecture ont défilé en fin de matinée, avec également de nombreux slogans comme « Police sans contrôle, population sous contrôle ». A Bordeaux, environ 500 manifestants ont défilé derrière une banderole «  Vous ne confinerez pas notre colère / Stop à la loi sécurité globale  » le long des quais de la Garonne et vers le centre-ville.

A Nice, ils étaient environ 300, selon la police, à défiler dans un cortège hétéroclite rassemblant des étudiants en journalisme, des anti-masques et des « gilets jaunes ». Quelque 900 personnes ont manifesté à Lorient, selon la préfecture du Morbihan, environ 800 à Saint-Etienne et 250 au Puy-en-Velay, selon un correspondant de l’Agence France-Presse (AFP).

« Une entrave au droit d’informer »

Une première manifestation, mardi soir aux abords de l’Assemblée nationale à Paris, a rassemblé plusieurs milliers de personnes avant de donner lieu à des affrontements avec les forces de l’ordre. Deux journalistes ont été interpellés et placés en garde à vue alors qu’ils y exerçaient leur métier.

Pour justifier l’attitude des policiers, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, a par la suite déclaré que, « si les journalistes couvraient des manifestations », ils devaient « se rapprocher des autorités » afin de « se signaler, pour être protégés par les forces de l’ordre ». Vendredi, de très nombreux responsables de rédactions ont signé une tribune pour affirmer qu’ils refuseraient d’« accréditer » les journalistes pour couvrir ce type d’événements.

Lire la tribune : « Nous n’accréditerons pas nos journalistes pour couvrir les manifestations »

Lors des débats à l’Assemblée, M. Darmanin a assuré vendredi soir que cet article 24 « ne contrevient en aucun cas à la liberté de la presse et à la liberté d’informer ». « Un journaliste ou un citoyen qui filme une opération de police pourra bien sûr continuer de le faire. En revanche, ceux qui accompagnent leurs images d’un appel à la violence, en diffusant les noms et les adresses de nos policiers, ne pourront plus le faire », a-t-il dit.

L’argument n’a pas apaisé les craintes. « Maintenir cet article 24 est une entreprise de dissuasion massive d’exercer ces libertés fondamentales pour chaque citoyen car il permet de procéder à des interpellations et des gardes à vue préalables sans fondement », a dénoncé le député Ugo Bernalicis, spécialiste des questions de sécurité à La France insoumise.

Une quarantaine de rédactions françaises, dont celle du Monde, reprochent pareillement au ministre de l’intérieur de vouloir porter atteinte à la liberté de la presse par le biais de cette proposition de loi mais aussi via le nouveau schéma national du maintien de l’ordre présenté en septembre.

L’organisation Reporters sans frontières (RSF) juge pour sa part que « si le risque de condamnation de journalistes sur le fondement de ce texte [de loi] est faible, les policiers pourraient procéder, sur le terrain, à l’arrestation d’un journaliste en train de filmer leurs opérations, ce qui représente une entrave au droit d’informer ».

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