Opération Barkhane : « On a l’impression d’être confronté à une guerre sans fin » – 20 Minutes

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Des militaires de l’opération Barkhane, à Gossi dans le nord du Mali le 21 avril 2019. — Laurence Geai
  • Les présidents du G5 Sahel et Emmanuel Macron doivent se réunir, ce lundi, lors d’un sommet pour faire le point sur la lutte antidjihadiste dans la région.
  • La France est confrontée à des interrogations croissantes sur l’opération Barkhane, financièrement et humainement coûteuse.
  • Selon un sondage réalisé début janvier, la moitié des Français désapprouvent l’intervention française au Mali. Pour Thierry Vircoulon, chercheur associé au centre Afrique de l’Ifri, « l’opération Barkhane a atteint ses limites ».

Restera, restera pas ? Les présidents du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) et Emmanuel Macron doivent s’entretenir, ce lundi, lors d’un sommet pour faire le point sur la lutte antidjihadiste dans la région, où la France intervient depuis 2013 par le biais de l’opération « Barkhane ».

Face aux interrogations croissantes des élus et de l’opinion publique sur l’engagement de la France, financièrement et humainement très coûteux, la question de la poursuite de l’opération pourrait se poser. Quel est l’enjeu de ce sommet ? La France envisage-t-elle de retirer ses troupes ? Pourquoi l’opinion publique est-elle si réticente ? 20 Minutes a interrogé  Thierry Vircoulon, chercheur associé au centre Afrique de l’Ifri.

Quel est l’enjeu de ce sommet ?

Il est évident que les pays du Sahel espèrent que l’engagement militaire, dont celui de la France, continue et s’intensifie. Côté français, le gouvernement espère que son action sera saluée, mais également que les pays du G5 s’engagent davantage dans la lutte, militairement mais aussi politiquement.

L’opération Barkhane, engagée par la France en 2013, a-t-elle été efficace ?

L’opération Barkhane a atteint ses limites. Si elle avait pleinement rempli son rôle, la France y aurait mis un terme et profiterait du sommet pour annoncer son retrait. Mais au lieu de se réduire, le conflit s’étend géographiquement. Il a commencé en 2013 au nord du Mali, il s’est désormais étendu à l’ensemble du pays, à l’ouest du Niger, au nord du Burkina Faso. On a été incapable de le circonscrire géographiquement.

Au Mali et au nord du Burkina Faso, ce conflit s’est même amplifié et a muté en guerre civile, il y a eu des violences interethniques très importantes ces deux dernières années. On est plus seulement face à un combat de l’armée française contre les djihadistes mais à un théâtre de conflits qui devient pluriel, dont certains remettent en cause l’unité nationale des pays concernés.

La France envisage-t-elle de retirer ses troupes ?

Non, la France ne retira pas l’ensemble de ses troupes mais elle devrait annoncer une réduction purement symbolique, que je qualifie de « cosmétique ». L’annonce de l’envoi de 600 militaires supplémentaires en février dernier, les faisant passer de 4.500 à 5.100, était déjà « cosmétique ». Il se peut même que cette réduction concerne les 600 militaires arrivés dernièrement.

Quelles sont les stratégies de la France ?

La France privilégie deux stratégies. D’abord la « sahélisation », c’est-à-dire le passage du témoin aux armées nationales locales. Il faut que l’action des pays du G5 soit efficace, qu’ils puissent prendre la place de la France, que leurs armées soient opérantes. Pour ça, la France forme l’armée malienne avec l’Union européenne, par le biais de l’EUTM Mali. Ensuite, c’est « l’européanisation » de l’opération avec le nouveau groupement de forces spéciales Takuba, lancé cet été, auquel participent plusieurs centaines d’Estoniens, de Tchèques et de Suédois. Il faut que cette force monte en puissance, mais actuellement elle a des effectifs très faibles.

L’armée française revendique d’avoir sérieusement affaibli l’organisation Etat islamique (EI). L’envoi de troupes supplémentaires a donc eu un effet ?

Visiblement non. Le conflit s’est étendu, ça veut bien dire que la menace est toujours présente. La politique d’élimination ciblée que la France a choisie ne mettra pas fin au djihadisme. On l’a d’ailleurs bien vu au Moyen-Orient ou en Afghanistan. On a tué des djihadistes, mais ils ont immédiatement été remplacés. Ce n’est pas cette politique qui va marcher, elle ne permettra pas de mettre fin au conflit. C’est tout le problème de la lutte contre le djihadisme, et pas uniquement au Sahel, on a l’impression d’être confronté à une guerre sans fin.

Selon un sondage réalisé par l’Ifop début janvier, la moitié des Français désapprouvent l’intervention française. Pourquoi ?

Il y a plusieurs raisons. D’abord, les Français ont l’impression que c’est une guerre sans fin, que cette opération ne résoudra pas le problème. Ensuite, cette intervention est humainement et financièrement très coûteuse. Une cinquantaine de soldats ont été tués depuis 2013. L’opération, quant à elle, coûte un milliard d’euros chaque année.

Cette opération a également un aspect qui rappelle le néocolonialisme. Au 21e siècle, la France joue encore au gendarme en Afrique. Notre engagement au Sahel a été présenté par les gouvernements comme une opération extérieure, avec un début et une fin. Mais les Français se rendent compte que ce n’est pas une opération, mais une guerre, on est impliqués dans la durée, on ne voit pas de perspective de sortie de cette guerre.

Le dernier point, c’est la lutte contre le terrorisme. Notre engagement au Sahel aurait dû avoir un effet sur la menace terroriste en France. Mais huit ans après, elle est toujours là. Sauf que les dernières attaques terroristes ont été réalisées par des personnes qui n’étaient pas originaires du Sahel, un Russe d’origine tchétchène pour Samuel Paty, un Tunisien pour l’attentat de la basilique Notre-Dame de Nice. Ça pose question pour les gens. Le terrorisme au Sahel est-il vraiment une menace pour la France ?

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