Alexios en armure, face aux terres du Péloponnèse.

Les premiers mots qui viennent à l’esprit sont d’origine grecque. C’est ainsi : Assassin’s Creed Odyssey, sorti le 4 octobre sur PC, PlayStation 4 et Xbox One, est colossal, épique, homérique.

Développé durant trois ans, le périple hellénique d’Ubisoft Québec fait coïncider le spectacle d’un péplum et l’ampleur d’une odyssée ; les envolées frénétiques à la Hans Zimmer et le charme antique du premier hymne delphique à Apollon ; et dans ses extrêmes, l’intensité surjouée du film 300 et les flâneries maritimes pittoresques de vacances façon Costa Croisières.

L’histoire d’Assassin’s Creed Odyssey se déroule en 431 avant J.-C., au début de la guerre du Péloponnèse. Il raconte la quête de réponses des deux héros (au choix, Alexios et Kassandra), mercenaires spartiates hantés par une tragédie familiale.

En arrière-plan, le jeu campe le conflit militaire entre Sparte et Athènes, et ses répercussions sur tout le monde grec. Le troisième niveau du récit est ésotérique : c’est la genèse d’un complot millénaire entre deux ordres occultes rivaux – fil d’Ariane de la saga d’Ubisoft, qui voit une machination millénaire derrière chaque grand événement historique. Au milieu de tout cela, le joueur est un pion lâché sur un échiquier aux dimensions hors-norme.

Aux côtés de « The Witcher » et « Breath of the Wild »

A l’heure où nous écrivons, ce sont déjà plus de quarante heures de jeu qui ont été englouties dans le Péloponnèse, sans que la fin pointe son nez. Jamais un Assassin’s Creed n’avait été aussi ample, aussi long, aussi généreux. Associé à ce monde grec grandiose, au souffle épique des cithares et à la beauté diaphane des paysages, Assassin’s Creed Odyssey mérite sa place dans le trio des jeux mondes les plus fascinants de ces dernières années, aux côtés de The Witcher III et The Legend of Zelda : Breath of the Wild.

Cette Grèce-là enchante la rétine à chaque instant, par ses récifs fracassés sublimes, ses temples resplendissants de couleurs, ses aubes blanches sur des monts envoûtants, relevés par la bande-son chaude, mystique et vibrante de Mike Georgiades (Assassin’s Creed IV : Black Flag) et The Flight (Horizon : Zero Dawn).

La reconstitution de la Grèce antique est irrésistible de charme.

Plus en profondeur, Assassin’s Creed Odyssey excelle à rendre compte des contrastes de la Grèce antique. Au lieu d’essentialiser une région et une époque, il traduit avec finesse les jeux de pouvoirs entre les centres religieux et politique ; il rend compte des riches agapes de l’élite athénienne comme de la détresse des quartiers pauvres corinthiens ; il amène à découvrir des îles pirates comme des villes de luxure, des ruines lugubres comme des ports de pêche. La mer Egée, telle est son véritable héros.

Souffle épique mais défauts frappants

C’est la force du jeu : il subjugue, et en dépit d’authentiques défauts, sa Grèce est un chant auquel il est bien dur de résister. Il y a tant à y faire, que ce soit cheval à travers les falaises escarpées du mont Olympe, en trière sur des vagues capricieuses jusqu’à l’île de Lesbos ; en sandales dans les temples, les forts ou les grottes, à ferrailler contre les redoutables mercenaires payés à vous tuer ; en aigle, à flâner par-dessus les cités et les monts ; dans l’eau, à explorer des épaves sous-marines ; ou juste assis, à méditer pendant que le soleil se lève ou que son navire arrive.

Les séquences maritimes sont parmi les plus plaisantes et les plus immersives.

La puissance de l’aventure vient aussi des bras de récit nouveaux qu’il déploie pour enlacer le joueur. Ce n’est plus un simple jeu d’action et d’infiltration, ni même d’exploration, mais bien un jeu de rôle moderne, immersif et complexe, avec choix de dialogues, quêtes à embranchements et scénario multipistes. Dans ses meilleurs moments, Assassin’s Creed Odyssey fait l’effet d’un formidable livre d’histoire-géo dont on serait pour des dizaines d’heures le héros, tutoyant Périclès et Socrate, traversant glaive au poing le mont Olympe, jusqu’à se retrouver au milieu de la mêlée entre Spartiates et Athéniens.

Il y a de la grandeur, un souffle épique inédit, dans cet opus, qui donnent envie de pardonner son écriture parfois prévisible, son jeu d’acteur singulièrement raide et ses dialogues sans idées. Le héros, Alexios, a la finesse d’un Thor balkanique ; les moindres retrouvailles familiales sont expédiées sans tact ; les figures historiques sont résumées à des caricatures un peu grossières, à l’instar de Socrate, réduit au rôle d’hurluberlu bavard et insensé. Des défauts particulièrement frappants juste après la sortie d’un Spider-Man saisissant de réalisme.

Comme une expérience de réalité virtuelle

Les historiens pourront aussi hurler à bon droit. Mais sous ses airs d’Antiquité, Assassin’s Creed Odyssey est surtout un fruit de la modernité, le dernier avatar en date du jeu vidéo des années 2010. Ses dialogues à choix multiples et ses possibilités de romance viennent de Mass Effect ; ses quantités astronomiques d’armes et d’armures à collecter sous forme de butin rare, de Destiny ; ses combats tout en gestion de la distance et de l’esquive sont une émanation simplifiée de Dark Souls.

Comme dans « Destiny », le joueur progresse en collectant de l’équipement rare.

On y est autant en 431 avant J.-C. qu’en 2018. Il y est question de synchronisation, de défis journaliers, de loot (« butin »), et si le mot n’est pas prononcé dans le jeu, de « lootboxes ». D’ailleurs, sur le modèle littéraire de la lettre retrouvée, toute l’aventure est présentée comme une expérience de réalité virtuelle. Les rares phases du jeu se déroulant dans le monde actuel montrent l’héroïne porter un casque de VR – une antiquité de l’an 2015, année de genèse du projet.

Ce niveau de lecture supplémentaire n’apporte rien, mais offre au moins une coquille de justification quasi miraculeuse aux nombreux bugs qui émaillent l’aventure : traversée du décor, écran qui se fige, objectifs de mission qui disparaissent. Comme si ces caprices informatiques faisaient partie de l’expérience, comme si la reconstitution virtuelle de la Grèce antique ne pouvait être qu’une simulation avec ses failles, aussi séduisante soit-elle.

Des quêtes sans grand intérêt

Mais le principal défaut d’Assassin’s Creed Odyssey est ailleurs : il est lié à son envergure sans pareille. Le jeu dure une cinquantaine d’heures au bas mot, le triple d’un épisode habituel. Or, tout dans sa construction témoigne de la volonté évidente d’Ubisoft d’étirer son histoire en longueur : les ennemis increvables, les écarts entre les niveaux d’expérience, les quêtes qui s’étirent en sous-quêtes, etc. Quitte à diluer l’amusement lui-même.

On ne compte plus le nombre de prêtres, médecins, péripatéticiennes, qui pour monnaie de leurs indices, nous ont envoyé à l’autre bout de leur région cueillir des champignons, livrer des élixirs, récolter des parchemins. Assassin’s Creed Odyssey joue à nous faire jouer à Deliveroo, mais à travers l’Attique – bref, à Δελιυεροο.

Les quêtes ne sont pas aussi trépidantes que le jeu le mériterait.

Ces quêtes sans grand intérêt sont d’autant plus regrettables que la Grèce offrait un réservoir évident d’épreuves originales. Pourquoi ne pas avoir plutôt proposé des joutes oratoires sur l’agora athénienne, des épreuves d’athlétisme aux Jeux olympiques d’antan, ou des séances d’observation des constellations ? L’ivresse des phases maritimes, une des rares à faire se coïncider l’héritage hellénique et l’esprit de la série, montre qu’Assassin’s Creed Odyssey gagne à épouser son époque plutôt qu’à vouloir plaquer coûte que coûte ses mécaniques.

A charge pour le prochain épisode, qui pourrait se dérouler dans la Rome antique, d’offrir au joueur un peu plus de pain et de cirque. Il faudra au moins ça pour faire oublier les reflets d’or sur la mer Egée, quand le soleil se couche sur la crique de Mykonos, et que cette Grèce virtuelle nous susurre son irrésistible chant.

En bref

On a aimé

  • un cadre d’une beauté mémorable ;
  • les chants de marin en grec sur la mer Egée ;
  • un irrésistible appel au voyage et à l’exploration ;
  • cette bande-son ;
  • un contenu pléthorique.

On n’a pas aimé

  • devoir recommencer un chapitre à cause d’un bug de mission ;
  • beaucoup de quêtes de remplissage ;
  • écriture et jeu d’acteur médiocres ;
  • comment ça, pas de Jeux olympiques ?

C’est plutôt pour vous si…

  • vous cherchez un jeu de rôle occidental de longue haleine…
  • … ou un jeu dans un cadre original et envoûtant ;
  • vous avez le joystick marin et aimez les jeux à îles ;
  • vous pensez que l’Apologie de Socrate est une chanson de Matmatah.

Ce n’est pas pour vous si…

  • vous ne supportez pas les raccourcis historiques ;
  • vous préférez les cowboys aux hoplites ;
  • vous n’avez pas le temps pour un jeu de cinquante heures.

La note de Pixels :