En tissant ses « Nouvelles routes de la soie » à travers toute la planète, la Chine risque de dérouler le tapis rouge à des invités intempestifs : les espèces envahissantes. L’ampleur du projet ne fait qu’aggraver les conséquences sur la biodiversité, alertent des chercheurs.

L’histoire des espèces envahissantes est aussi ancienne que celle du commerce mondial. Dans une étude parue dans la revue scientifique Current Biology, des chercheurs chinois avertissent que les « Nouvelles routes de la soie » développées par Pékin risquent d’accélérer ces invasions comme jamais auparavant.

Les Nouvelles routes de la soie, une initiative officiellement appelée « la Ceinture et la Route », sont un gigantesque projet chinois d’infrastructures routières, ferroviaires et portuaires couvrant une centaine de pays, non seulement en Asie mais également en Afrique et en Amérique du Sud et centrale. 123 pays y participent, soit la moitié de la planète.


Les espèces invasives ne sont pas un sujet très populaire.

Yiming Li, de l’institut de zoologie de l’Académie des sciences chinoises, s’est demandé il y a plusieurs années ce que signifiait concrètement la promesse du gouvernement chinois que l’initiative serait « verte ». En particulier, quelles seraient les conséquences pour les espèces vertébrées (amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères) ? « Les autorités se sont peut-être trop concentrées sur les insectes nuisibles dans l’agriculture », dit Yiming Li à l’AFP. « Les espèces invasives ne sont pas un sujet très populaire. »

Des points chauds d’invasion dans le monde entier

Yiming Li, avec des collègues chinois et un universitaire à Londres, a développé un modèle croisant les régions du monde incluses dans les Nouvelles routes de la soie et leurs conditions climatiques et d’habitat, pour prédire où 816 espèces vertébrées – 98 amphibiens, 177 reptiles, 391 oiseaux et 150 mammifères – étaient le plus susceptibles de s’introduire, et d’y rester.

Sur leur carte du monde, les points rouges symbolisant les points d’entrée des espèces exotiques apparaissent sur tous les continents. D’abord en Asie, et notamment dans l’archipel indonésien, au Vietnam, aux Philippines… Mais aussi dans le sud du Chili, qui commerce de plus en plus avec la Chine, dans les Caraïbes. Sur le pourtour méditerranéen, dans des pays qui ont officiellement rejoint le projet, comme l’Algérie, où le climat est favorable. En Afrique, le Nigeria et la Cameroun clignotent eux aussi tant il y a de personnel chinois s’y rendant pour des chantiers.

Allant plus loin, les chercheurs identifient dans leur étude quatorze grands « points chauds d’invasion » où non seulement le risque que des espèces étrangères soient introduites est élevé, mais où le climat favorise également leur implantation. « Les six grands couloirs économiques nous inquiètent le plus », ajoute Yiming Li, en parlant des grands couloirs traversant l’Asie et le Moyen-Orient jusqu’à l’Europe de l’Est. « Il y a une forte probabilité d’introduction d’espèces et les conditions locales sont favorables à leur survie ».

Réagir avant qu’il ne soit trop tard

Certes, « les invasions se produisent partout, tout le temps », dit à l’AFP Tim Blackburn, professeur de biologie de l’invasion à l’University College de Londres, coauteur de l’étude. Les Européens ont exporté le rat en Amérique. Au début du XXe siècle, un champignon asiatique a éradiqué les forêts de châtaigniers d’Amérique du Nord. En Nouvelle-Zélande, à cause de l’Homme, le nombre d’espèces de mammifères terrestres est passé de zéro… à 25, dont rats, souris, hérissons, furets…

Mais avec les Nouvelles routes de la soie, « ce sera différent à cause de l’ampleur des échanges commerciaux prévus », prévient Tim Blackburn. Tout comme les insectes et les champignons, les rats, les grenouilles, les serpents ou les oiseaux peuvent voyager dans les camions, les trains, les navires et même les avions. Sans compter les espèces transportées sciemment comme les animaux domestiques, et qui sont ensuite lâchés dans la nature.

Déjà, l’oiseau appelé martin triste (Acridotheres tristis), venu de Russie et du Kazakhstan, a envahi le Xinjiang – cet oiseau marron détruit les nids des volatiles locaux. La grenouille-taureau (American bullfrogLithobates catesbeianus) dévore depuis des années les amphibiens chinois locaux mais aussi ailleurs sur la planète, c’est « l’amphibien le plus invasif du monde », dit Yiming Li.

La solution s’appelle la « biosécurité », arguent les chercheurs. Il faudrait que les autorités instaurent des mesures de contrôle à bord des camions, de surveillance des containers, des quarantaines, des programmes de protection de la biodiversité


Une étude qui sonne l’alarme.

L’analyse des chercheurs « est forcément un peu grossière », commente pour l’AFP Jeffrey Dukes, professeur de foresterie et de ressources naturelles à l’université Purdue aux Etats-Unis. Elle ne s’intéresse pas en détails à quelle espèce pourrait s’implanter dans telle ou telle région. Mais « elle permet de sonner l’alarme. Les espèces envahissantes sont très difficiles à éradiquer », explique-t-il. « Si on les bloque dès le départ, on s’économisera beaucoup de problèmes et cela nous coûtera moins cher que d’essayer de s’en débarrasser ensuite ».

Ce qu’il faut retenir

  • L’initiative chinoise « la Ceinture et la Route », ou informellement les « Nouvelles routes de la soie », est un projet de grande ampleur. Les risques pour la biodiversité le sont aussi, préviennent des chercheurs.
  • Ils identifient quatorze points chauds d’invasion où le risque que des espèces exotiques soient introduites et s’implantent est le plus élevé.
  • Ces points chauds se répartissent un peu partout à travers la centaine de pays participant aux « Nouvelles routes de la soie », et notamment le long des six grands corridors devant relier la Chine au reste du monde prévus par le projet.
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