La grève des femmes, c’est parti. Plus de 500 personnes, essentiellement des femmes, ont mené des actions dans la nuit de jeudi à vendredi à Lausanne. Des «guettes» ont notamment pris possession de la cathédrale. Rappelons que cette date du 14 juin n’a pas été choisie au hasard. Elle fait référence à la votation fédérale du 14 juin 1981, qui avait approuvé l’article constitutionnel sur l’égalité entre femmes et hommes. Dix ans plus tard, le 14 juin 1991, les femmes suisses avaient déjà fait grève et impliqué 500 000 personnes dans tout le pays.

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Mais «que se passe-t-il le 14 juin?» demandait alors le Journal de Genève. Et répondait, d’abord sans sourciller: «Beaucoup de femmes l’ignorent.» Mais en nuançant tout de suite: «Ou feignent de l’ignorer.» Une coiffeuse de la rive gauche, par exemple, affirmait «ne pas le savoir, comme beaucoup de ses collègues professionnelles de la «beauté». Dans ce milieu presque exclusivement féminin, […] esthéticiennes et coiffeuses seront-elles les oubliées de la grève?»

Il faut dire qu’à l’époque, le doute était généralisé. Alors que tout le monde sait qu’une grève, cela représente beaucoup de travail, «faut-il croiser les bras?» questionnait aussi la Gazette de Lausanne qui avait proposé, comme son confrère du bout du lac, un dossier de deux pages pour tenter de répondre à une épineuse question: le temps était-il venu de dépasser le symbole (la grève) et de passer «à l’action dès le lendemain en tirant parti du renouveau d’intérêt» pour la cause? Pas de quoi, en tout cas, y consacrer l’éditorial du jour, qui parlait (déjà) de Proche-Orient et «d’espoirs sous couvre-feu».

Plus en pointe, L’Hebdo avait proposé, lui, une double prise de position, l’une signée par une femme, l’autre par un homme, republiés ce matin sur Facebook par le groupe «Etonnant dans le temps». Les points d’exclamation chers au magazine disparu remplaçaient, là, ceux d’interrogation favorisés pas la feue presse bourgeoise: «Et si les femmes osaient!» Marylou Rey y constatait qu’aujourd’hui, la cause des femmes avait «beaucoup progressé» et martelait que si elle nous avait «obsédés puis, insidieusement, excédés», deux espèces humaines avaient cependant disparu: «Les féministes et les antiféministes». «Alors Messieurs? poursuivait-elle. Et si, l’espace d’une grève symbolique, vous preniez votre enfant au bureau?»

Pas moins sévère, Jean-Claude Péclet pensait que la Suisse trébucherait «à peine, parce que cette grève nationale marquant dix ans d'(in) égalité constitutionnelle entre les deux sexes n’en est déjà plus une. Diluée, détournée, émiettée. Inoffensive. Certaines prendront cette journée sur leurs congés […] et une majorité d’entre vous ne feront rien, parce qu’elles ne sont pas au courant ou qu’elles craignent de perdre leur emploi.

«Manque de culot»

«Femmes, vous manquez de culot, concluait-il. Oui, une grève comporte des risques, et c’est en les assumant que d’autres avant nous ont fait progresser la société vers l’égalité. Vous me direz que je n’ai rien compris, que derrière votre mouvement se profile justement un «autre projet de société», comme on dit aujourd’hui. Un monde plus harmonieux dans lequel la violence masculine sera jugulée, le pouvoir partagé, les sentiments valorisés. Ce monde, peut-être le bâtirons un jour dans le couple – ce n’est même pas sûr. En attendant, nous vivons dans une société de violence, et si vous espérez l’égalité octroyée, vous attendrez longtemps.»

Le ton semble aujourd’hui désabusé, mais il montre au moins une chose: que vingt-huit ans après, les revendications n’ont guère changé et que la grève des femmes a certainement une nouvelle fois toute sa raison d’être. Le lendemain, le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne titrent sur la «pagaille à Berne» et se contente d’une dépêche de l’Agence télégraphique suisse pour relater les événements, soit 100 000 femmes dans les rues de la capitale pour manifester «leur solidarité», dont cette grenadière de la police municipale bernoise:

En pleine guerre froide, la grève des femmes suisses avait été «remarquée en Union soviétique», constataient cependant avec quelque malice condescendante les deux quotidiens lémaniques. Le journal Komsomolskaïa Pravda, le plus fort tirage d’URSS avec plus de 18 millions d’exemplaires, y a consacré un article vendredi. «En Suisse, un des pays les plus démocratiques du monde, les femmes ont obtenu l’accès aux urnes il y a vingt ans seulement et l’égalité des sexes n’a été légalisée que le 14 juin 1991, écrit le journal. Même en Suisse, un pays si aisé, il y a une raison de faire la grève»…


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