Marlène Schiappa : « On finance des ONG féministes partout dans le monde, c’est l’honneur de la France ! » – 20 Minutes

Spread the love
  • Yum
Marlène Schiappa le 31 août 2020. — Bastien Louvet/BRST/SIPA
  • 20 Minutes a interviewé Marlène Schiappa, Ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, en charge de la citoyenneté.
  • La ministre a porté, lorsqu’elle était secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes, le Grenelle des violences conjugales, qui a un an.
  • La ministre annonce que le recrutement des 80 intervenants sociaux promis l’an dernier se poursuit, et que le budget de son ministère va être « sanctuarisé ». Elle répond aussi aux critiques de deux sénateurs au sujet de son budget.

Le Grenelle des violences conjugales a un an. L’occasion pour 20 Minutes de s’entretenir avec la ministre qui l’a porté, Marlène Schiappa. Et de discuter budget, l’une des réclamations de longue date des associations, pour lesquelles, si les choses n’avancent pas, le compte n’y est pas. D’autant que vient tout juste de sortir un rapport de deux sénateurs, qui relève « le décalage constant entre les opérations de communication gouvernementale sur les moyens engagés et la réalité des crédits mis en œuvre ».

L’année 2019, avec le Grenelle des violences conjugales, devait être celle du réveil des consciences. On a connu en réalité 25 féminicides de plus que l’année précédente [146 femmes ont été tuées par leur conjoint]. Comment expliquez-vous ce paradoxe et n’est-ce pas là un échec de votre politique ?

Toute mort de femme est une mort de trop, que ce soit 25 ou 200. Sur les 15 dernières années environ, en tout cas depuis qu’il y a une étude sur les morts violentes dans le couple, l’écart est toujours de plus ou moins 30 [féminicides] au maximum. En 2018 on était sur un chiffre plus bas. Donc si on regarde par rapport à 2018, oui il y en a 25 de plus, mais si on regarde par rapport aux années précédentes, c’est toujours le même chiffre. Donc dire qu’il y a une grosse augmentation des féminicides par rapport à la moyenne habituelle, c’est faux, mais peu importe.

Ensuite, j’ai entendu des gens comme [l’actrice] Julie Gayet dire que c’était l’échec du Grenelle des violences conjugales parce qu’en 2019 il y a eu beaucoup de féminicides. Mais nous avons lancé le Grenelle justement parce qu’il y avait eu beaucoup de féminicides en 2019 ! Donc c’est tout l’inverse. Le Grenelle s’est tenu de septembre à décembre 2019, les lois ont été votées en décembre 2019 puis en juillet 2020. Dire que les chiffres de 2019 permettent de tirer des conclusions sur l’efficacité d’une chose qui s’est tenue après, c’est au mieux de la mauvaise foi, au pire de l’ignorance.

Cette recrudescence de féminicides ne mériterait-elle pas qu’on augmente tout de même en 2021 le budget pour lutter contre les violences faites aux femmes ?

Bien sûr. J’ai toujours dit que le budget devait être augmenté. Entre 2017 et 2020 le budget interministériel dédié à l’égalité femmes-hommes et à la lutte contre les violences a augmenté de 250 %. Ce sont des chiffres qui sont publics. Ils ne viennent pas de moi. Ils viennent de l’administration du budget. C’est la première fois que le budget a été exécuté totalement. Avant 2017, des budgets dits insincères, ont été épinglés par la cour des comptes, disant « vous votez des budgets que vous ne dépensez pas ». Ça c’était le quinquennat de François Hollande. Nous, au contraire, nous avons utilisé plus de 100 % du budget de mon secrétariat d’Etat. Et en partant du ministère j’ai obtenu une première augmentation de 5 millions d’euros pour les associations. Ce qui fait, si on regarde les chiffres de l’administration de Bercy, des chiffres sans cesse en augmentation pour ce budget depuis 2017.

Oui mais ce sont surtout des autorisations d’engagement [définies par Bercy comme « le support de l’engagement de dépenses qui peuvent s’étaler sur plusieurs années »], et non pas de crédits de paiement [définies comme « la limite supérieure des dépenses pouvant être ordonnancées ou payées pendant l’année »]…

Je suis en train de vous dire l’inverse. Ce budget justement il a été exécuté au ministère. Il a été engagé notamment pour les associations. Là sur 2020, j’ai eu une gestion de bonne mère de famille, et sur l’année 2020 j’ai dépensé la moitié du budget en juillet, et sur l’autre moitié il appartient à ma successeure de la gérer.

Quand vous citez 1 milliard c’est de l’argent qui peut être dépensé mais pas forcément dans l’année.

Non, vous faites erreur. Et d’abord ce n’est pas moi qui le cite c’est Edouard Philippe. Il n’est pas connu pour être un flambeur. Et ce 1,116 milliard il est annoncé par Edouard Philippe, Premier Ministre, le 3 septembre 2019, lors du Grenelle. On a fait faire le calcul par l’administration de Bercy, qui nous dit qu’il y a plus d’un milliard en interministériel avec l’engagement de l’ensemble du Gouvernement (éducation, police, justice…).

En revanche ce qui est vrai, mais qui avait été dit à l’époque, c’est qu’il y a une grande partie de ce budget qui est consacré à l’international [75 % des fonds]. On l’assume, on l’a toujours assumé, c’est ce qui fait qu’Emmanuel Macron est reconnu comme un leader des droits des femmes dans le monde. Car nous sommes le premier pays à avoir financé le fonds Mukwege, du professeur Mukwege connu comme l’homme qui répare les femmes. On finance des ONG féministes partout dans le monde dans des endroits où les féministes risquent leur vie, et ça c’est l’honneur de la France !

C’est toujours facile quand on veut taper sur le gouvernement de transformer la réalité et faire des sous-entendus comme « ils envoient de l’argent à l’étranger ». C’est de l’argent qui n’existait pas avant, mais ça ne se soustrait pas, ça s’additionne ! Regardez sous François Hollande, comment cela se passait. Le ministère des affaires étrangères n’avait pas de budget féministe à l’international. Je suis assez mal à l’aise avec la petite musique qu’essaie de faire naître l’opposition. Regardez par qui c’est relayé… C’est relayé par la sphère des vestiges de François Hollande.

[Après vérification, le cabinet de Marlène Schiappa a tenu à ajouter que la partie du budget dévolue à l’international « s’engage sur 3 ans avec des conventions (209 millions d’euros en crédits de paiement, dès 2020) » Mais qu’il « n’y pas un euro du budget national pour l’égalité et la lutte contre les violences qui peut être dépensé sur plusieurs années (les autorisations d’engagement et les crédits de paiement indiquent exactement le même montant) ».]

Vous parlez des sénateurs qui ont publié un rapport sur le sujet [Les parlementaires PCF Eric Bocquet et LR Arnaud Bazin] ?

Oui tout ce que vous me dites, cela sort de leur rapport…

C’est pour cela que je vous dis que ce n’est pas nouveau. Le 15 octobre 2019 j’ai présenté le budget à la presse. Caroline De Haas a dit alors «  il y en a beaucoup à l’international ». Nous on dit « bah oui ». Et je fais alors une présentation de deux heures et demie à la presse avec les camemberts et graphiques en expliquant ministère par ministère à quoi correspond ce milliard. Il y a eu des articles disant « beaucoup de budget pour les affaires étrangères ». Et maintenant arrivent deux sénateurs qui n’ont jamais fait aucune proposition sur les violences conjugales, qui ne m’ont pas auditionnée pour leur rapport, qui n’ont pas auditionné mon équipe… Alors bravo les Sherlock.

Eux nous ont affirmé vous avoir contactée

A ma connaissance, je n’ai jamais reçu de mails, ma conseillère qui s’occupe de ces sujets non plus [voir précisions plus bas]. On a vérifié au moment où leur rapport est sorti. Jamais aucun des deux ne m’a posé de questions. On peut interpeller la ministre au Sénat, j’y suis souvent. Ils ont interrogé le Service des droits des femmes, il suffisait de lui dire « pouvez vous prendre un rendez-vous avec la ministre », elle l’aurait fait. J’ai toujours répondu présente à tous les sénateurs. Et j’ajoute que ces deux sénateurs ont voté mes trois lois [voir précisions plus bas]. Ils disent : « il n’y a pas assez de nouvelles mesures ». Mais il fallait faire des amendements, c’est le travail parlementaire en fait. Il y a de nombreuses nouvelles mesures qu’ils ont voté, c’est facile maintenant de dire « les lois qu’on a nous-mêmes votées finalement on ne les aime pas ».

[La ministre a proposé après cette interview une rencontre avec les sénateurs]

Ce budget va être augmenté en 2021, de combien ?

Le budget de l’égalité femmes-hommes a été en constante augmentation. De 2020 à 2021 l’augmentation va continuer, avec ma successeure ils sont en train de discuter, je crois qu’il y aura environ 10 millions en plus. Ensuite sur le budget du Ministère de l’Intérieur contre les violences, on a 230 millions d’euros. C’est une sanctuarisation du budget 2020-2021.

Cela n’augmente pas donc.

Il y a eu une première augmentation l’année dernière pour 2020. Et si on fait un document transversal sur qui met quoi sur les violences conjugales, le ministère de l’Intérieur est le premier contributeur en moyens humains et financiers.

Cela correspond à quoi ces 230 millions ?

Cela correspond par exemple à la refonte du site arretonslesviolences, ou aux personnes détachées à plein temps du ministère pour répondre sur le sujet des violences. Quand un commissariat fait appel à une association pour faire une formation, on compte aussi les intervenants sociaux dans la gendarmerie… Beaucoup de femmes ont dit avoir estimé ne pas être assez bien accueillies. Or le rôle du policier, c’est peut-être triste et cynique de dire cela, mais ce n’est pas de dire « oh ma pauvre comment allez-vous ». Son rôle c’est de bien prendre la plainte, de qualifier la plainte, car si cela n’est pas bien qualifié il y aura des problèmes ensuite. Mais il faut quand même que quelqu’un se préoccupe de la dame. C’est le travail des intervenants sociaux dans les brigades et commissariats. C’est pour cela qu’on les augmente. On en a déjà recruté 45 [sur les 80 annoncés pendant le Grenelle] et donc il nous en reste 35 à recruter pour avoir le meilleur maillage territorial possible. Nous sommes en train de le faire.

Cela doit faire environ 350 postes d’intervenants sociaux en tout, c’est très loin de ce qu’estimait nécessaire le rapport du Cese, du HCE et de plusieurs associations, qui en demandait 500…

Le rôle des associations c’est d’en vouloir encore plus, et je l’ai fait aussi pour les places en crèche… Nous avons regardé ce qui se passait dans les commissariats et dans les brigades de gendarmerie proportionnellement aux plaintes.

Ce sont des nouveaux recrutements… On n’est pas des clowns. Quand on dit qu’on recrute, c’est qu’on recrute de nouvelles personnes.

[Après vérification, le cabinet de Marlène Schiappa précise : « C’est une annonce faite par Christophe Castaner. En 2019, 79 psychologues exerçaient dans les commissariats, aujourd’hui ils sont 84. Nous poursuivons évidemment ce travail chaque année ! »]

 

  • Quelques précisions nécessaires

 

Concernant les demandes de rendez-vous adressés par les sénateurs à Madame Schiappa

Un mail a été adressé en novembre 2019 à Thomas Brisson, ex-directeur de cabinet de Marlène Schiappa, demandant des « informations relatives au financement des mesures annoncées par le Gouvernement dans le cadre du Grenelle contre les violences conjugales ». Un courrier adressant une demande de rendez-vous à la même adresse est parti le 22 janvier. Une relance par email a ensuite été adressée le 27 février à Thomas Brisson, indiquant « que les Sénateurs aimeraient pouvoir rencontrer la Ministre », joignant à nouveau le courrier. Nouvelle relance le 30 mars, par courrier, auquel le directeur de cabinet de Madame Schiappa répond, précisant envoyer par courrier les réponses au questionnaire demandé, et se tenir à disposition des sénateurs. La rencontre n’est s’est ensuite jamais faite « du fait du confinement » selon le sénateur Eric Bocquet.

Tous ces documents ont été fournis à 20 Minutes.

Courrier des sénateurs Bocquet et Bazin en date du 22 janvier.
Courrier des sénateurs Bocquet et Bazin en date du 22 janvier. – Capture.

Sur les autorisations d’engagement et crédits de paiement

« Des autorisations d’engagement permettent sans doute de faire des annonces, la réalité d’une politique s’évalue quant à elle à la vérité des crédits payés… » confirme le sénateur Eric Bocquet à 20 Minutes. Une ancienne économiste à Bercy, professeure d’économie, explique elle aussi, de manière plus crue : « Les autorisations d’engagement permettent d’annoncer la couleur, les crédits de paiement c’est la concrétisation. Cela permet aux élus de faire des tours de passe passe. Si on dit qu’on va annoncer 100 millions d’euros pour verdir la politique des régions, à la fin on a peut-être seulement 20 millions dépensés, c’est souvent le cas. C’est le cas pour beaucoup de crédits européens, dont 70 à 80 % ne sont pas dépensés. Et autre supercherie : ils sont dépensés sur plusieurs années. »

Concernant les amendements des sénateurs et le vote des lois Schiappa

« Des amendements ont été déposés sur la mission en décembre 2019, pour ma part je n’ai pas voté les crédits de la mission, mon collègue Arnaud Bazin a eu un vote positif malgré ses réserves » explique Eric Bocquet. Un amendement a en effet été déposé le 29 novembre pour « augmenter d’un million d’euros » les crédits dédiés à la lutte contre violences faites aux femmes. Il ne s’agit pas cependant d’une mesure innovante.

43 partages

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *