La violence infligée par les autorités à des lycéens de Mantes-la-Jolie révolte. Avec, au-delà des coups, des gaz, la volonté de punir et d’humilier, elle ne résulte pas d’un excès de zèle de quelques fonctionnaires, d’une simple bavure policière (et de toute façon, aucune bavure n’est innocente), elle est en réalité l’expression d’une logique de répression qui s’exprime à l’Education nationale depuis plusieurs années, dans une certaine indifférence. Les événements de Mantes viennent de loin.

Sans chercher à remonter aux sources de la violence policière ordinaire, il est incontestable qu’un certain discours anxiogène, souvent stéréotypé, entretenu autour de l’école, une certaine conception de l’ordre scolaire, ont légitimé bien des dérives. En vrac :

– la surmédiatisation des faits de violence scolaire – sujet vendeur entre tous – qui ont envahi les publications sur l’école, les journaux télévisés et aujourd’hui les réseaux sociaux bien davantage que les cours de récréation. La malencontreuse campagne montée il y a quelques semaines autour de #pasdevagues a popularisé dans une opinion publique qui n’en avait pourtant pas besoin, l’image de désordres scolaires qui justifieraient toutes les formes de répression, y compris les plus brutales.  Les enseignants qui ont lancé le mouvement croyaient-ils vraiment que le gouvernement n’allait pas s’engouffrer dans la brèche ?

– la surenchère politique autour de ce même thème et l’extension sans fin de mesures sécuritaires qui, loin de garantir la sécurité des élèves, visent bien plus à leur enfermement. Lorsque des élus réclament la présence quotidienne et systématique de policiers armés dans les écoles primaires, lorsque des dispositifs de surveillance toujours plus sophistiqués – et coûteux – deviennent la norme, ils entretiennent, consciemment ou non, l’amalgame classes scolaires/classes dangereuses. Vues sous cet angle, les violences policières de Mantes sont le pendant des innombrables propositions de loi déposées ces dernières années autour de la justice des mineurs, qui visent, très significativement, à effacer la distinction entre mineurs et majeurs, entre enfants et adultes.

– l’inquiétude diffuse née des attentats terroristes a ouvert la porte à tous les amalgames, légitimant la surveillance policière, même la plus abusive. Ici, c’est bien l’Education nationale qui est en cause. Lorsque, en janvier 2015, à Nice, un enfant de 8 ans, suspecté d’« apologie du terrorisme » est conduit au commissariat. Lorsque, dans un effarant mélange des genres, la défense de la laïcité et des « valeurs de la république » fait l’objet de mesures de basse police concrétisées par une coopération renforcée et protéiforme entre les ministères de l’Intérieur et de l’Education (1). Lorsqu’un gendarme est nommé proviseur adjoint d’un lycée. Lorsque, dans l’académie de Versailles, un stage de proviseurs tourne à la formation paramilitaire. Lorsque les exercices « anti-intrusions » organisés dès la maternelle nient la spécificité enfantine et adolescente des élèves dans une mise en scène aussi brutale que ridicule et souvent délibérément humiliante (2).

– enfin, on ne peut pas négliger l’impact délétère et pernicieux occasionné par la collaboration renforcée entre l’Education nationale et le ministère des armées, notamment à travers la création d’un service obligatoire et coercitif, à dimension militaire indéniable (le SNU), dont la mise en place confiée à l’institution scolaire elle-même, contribue à brouiller un peu plus les frontières respectives, déjà très assouplies, entre éducation et maintien de l’ordre. Abaisser à 15 ans l’âge de la conscription (puisque c’est toujours le terme officiel), c’est aussi gommer la particularité propre de l’école, celle qui lui assure sa légitimité.

Les violences policières de Mantes ne tombent pas comme ça par hasard. Mais elles renvoient également à un contexte plus large qui tend à légitimer l’emploi systématique de la violence pour arriver à ses fins : celle, habituelle, de l’état mais aussi celle de la société civile. Si les images de Mantes sont insupportables, ce n’est pas pour autant qu’elles excusent les dérives d’un mouvement, d’adultes cette fois, les gilets jaunes, dont il faut s’aveugler pour ne pas voir la violence et dans une partie de la mouvance, la composante factieuse. Dérive aggravée par l’attitude, les postures irresponsables des politiciens. Quand un parlementaire (qui prétend en outre incarner le renouveau de la démocratie…) en arrive à relayer les appels au meurtre contre un dirigeant, quand la haine, clairement assumée, devient le moteur de l’action et des discours politiques, c’est un bien mauvais exemple qui est délivré aux jeunes.

Dans ces conditions, les jeunes de Mantes et d’ailleurs, frappés, maltraités, humiliés, où peuvent-ils alors trouver leurs références ?

(1) – « A travers nos deux ministères [Education nationale et Intérieur], ce sont deux piliers de notre République qui se mobilisent conjointement. Une mobilisation qui s’accompagne d’un changement radical de culture. » (Najat Vallaud-Belkacem, 04/11/2015).

(2) – En exemple parmi beaucoup d’autres : il y a juste deux ans, à Laval (Mayenne), dans le cadre d’un exercice prétendument anti-terroriste, des lycéens contraints de défiler mains derrière la tête devant des policiers. Télescopage avec les images de Mantes hier.

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