Manifestations en Biélorussie : « A ce stade, Loukachenko n’a pas l’intention de plier » – Le Monde

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Les Biélorusses manifestent à Minsk, le 10 août, dénonçant la réélection du président Loukachenko, au pouvoir depuis 1994.

Un manifestant a été tué en Biélorussie, lundi 10 août, alors que des milliers de partisans de l’opposition sont descendus dans les rues à Minsk et dans d’autres villes du pays pour contester les résultats officiels donnant M. Loukachenko vainqueur avec 80,08 % des voix pour un sixième mandat depuis 1994.

L’opposante Svetlana Tsikhanovskaïa, qui a repris la campagne débutée par son mari, un blogueur ultra populaire incarcéré par les autorités au mois de mai, a quitté la Biélorussie pour la Lituanie dans la nuit de lundi à mardi.

Lire l’éditorial : Déni démocratique en Biélorussie

Notre journaliste Claire Gatinois a répondu aux questions des internautes du Monde.fr lors d’un tchat en direct mardi, dont voici quelques extraits.

Benny : Si Loukachenko était très critique de Moscou ces dernières semaines avant le scrutin, peut-on imaginer un scénario avec une volte-face de Poutine qui « lâcherait » Loukachenko ?

Claire Gatinois : Loukachenko a toujours entretenu des relations ambiguës avec la Russie. Lui et Poutine ne s’apprécient guère. Loukachenko a, notamment, tenu tête à Poutine, fin 2019, en refusant d’approfondir l’union entre les deux pays. Loukachenko disait alors qu’il ne voulait pas se transformer en gouverneur d’une province de la Fédération de Russie.

Récemment, il est allé plus loin lors de l’arrestation de 33 personnes affiliées à un groupe de sécurité privé russe, Wagner, suspecté d’accomplir les basses œuvres du Kremlin. Loukachenko a alors affirmé que la Russie tentait de déstabiliser le pays. Il est depuis revenu à plus de mesure, conscient sans doute du fait que Poutine est l’un des derniers alliés à même de le soutenir. Pour l’heure, la Russie semble observer de loin, sans soutenir explicitement Loukachenko. Une intervention directe de Moscou pour installer un nouveau pouvoir semble exclue à ce stade.

Poutine attend sans doute que Loukachenko soit fragilisé pour le « cueillir » comme un fruit mûr et l’obliger à mener une intégration renforcée avec la Russie. Il est difficile de prévoir ce que ferait Moscou si d’aventure le pays venait à se rapprocher de l’Union européenne (UE). Quoi qu’il en soit, la Biélorussie pourrait difficilement divorcer totalement de la Russie car son économie est extrêmement dépendante de son voisin.

Thomas : Loukachenko est-il le seul maître du pays ou est-il l’homme de paille de forces sécuritaires ou technocratiques comme en Algérie ou au Soudan ? Peut-on s’attendre à un retournement des forces armées ?

Loukachenko est l’homme fort de la Biélorussie. Tout repose sur lui. Des défections ont déjà été recensées au sein des forces armées qui ont, elles aussi, de quoi se plaindre du fait, notamment, de la crise économique.

Loukachenko dispose de divers systèmes de sécurité qui s’observent les uns les autres, ce qui lui permet, a priori, d’éviter traîtrises et complots. Mais tout est tellement opaque que personne n’est en mesure de savoir quels sont les états d’âme de l’armée.

Un curieux : La situation en Biélorussie pourrait-elle dériver vers ce qu’a connu l’Ukraine en 2014 avec Maïdan ? La Russie resterait-elle attentiste en cas de déstabilisation du pouvoir de Loukachenko ?

Maïdan est visiblement le scénario d’épouvante que brandit Loukachenko. A ce stade, il est difficile de dire ce que deviendra cette révolte populaire. Tout se jouera dans les jours à venir : la mobilisation sera-t-elle encore aussi importante ? L’appel à la grève générale sera-t-il suivi massivement ? Des défections auront-elles lieu au sein des administrations ?…

D’ores et déjà, l’ampleur et surtout la géographie de la mobilisation sont inédites. Jusqu’ici les manifestations se concentraient à Minsk, elles se sont aujourd’hui diffusées à la province. Faire tomber un gouvernement peut prendre du temps.

Bolla : Les sondages faits sur Internet avant l’élection donnaient Loukachenko entre 1 et 6 %, ceux du gouvernement et les résultats finaux entre 70 et 80 %. Entre ces deux extrêmes peu probables, existe-t-il des études sourcées sur la part d’adhésion des Biélorruses à leur président ?

Aucun sondage indépendant n’est autorisé. Mais dans les rues de Minsk, des tags affichent « 3 % » ou « Sacha 3 % », signifiant qu’Alexandre Loukachenko n’aurait plus dans la capitale que 3 % de soutien. Des études officieuses sont un peu plus généreuses, accordant environ 35 % de popularité au chef d’Etat. Mais les derniers événements ont sans doute affaibli ce score.

Paulo88 : Bonjour, quelles sont les probabilités d’une annulation de l’élection puis d’un nouveau vote ?

Tout dépendra de la durée, de l’ampleur et de l’organisation des protestations. L’opposition a appelé, aujourd’hui, à une grève générale. Si elle est très suivie, Loukachenko sera un peu plus fragilisé. Mais le chef d’Etat est capable de ripostes brutales : état d’urgence, recours à l’armée, loi martiale. Si l’élite politique locale se fissure et tourne le dos au chef d’Etat, Loukachenko sera réellement en danger. Mais, à ce stade, une chose semble certaine : Loukachenko n’a pas l’intention de plier.

Lire aussi En Biélorussie, l’accès à Internet est toujours perturbé après une nuit de répression

Jojo : Quelles sont les attentes de l’opposition ? Plus de démocratie ? Un virage pro-UE ou au contraire pro-Russie ?

Les membres de l’opposition, Svetlana Tsikhanovskaïa ainsi que Veronika Tsepkalo et Maria Kolesnikova, n’ont d’autres revendications que de rendre le pouvoir, d’organiser de nouvelles élections libres, de revenir à la Constitution de 1994 et de libérer les prisonniers politiques. C’est aussi une grande différence avec les précédentes élections. Il ne s’agit pas de choisir entre une idéologie ou une autre, mais d’opter pour la démocratie.

Bruno : Savez-vous par quelle extraordinaire opération logistique Svetlana Tsikhanovskaïa a pu franchir la frontière vers la Lituanie afin de préserver sa liberté ?

Il semble que Svetlana Tsikhanovskaïa ait été expulsée par les autorités biélorusses. Selon les médias locaux, après un interrogatoire au sein de la commission électorale de plusieurs heures, elle aurait subi des menaces visant sa famille et son mari emprisonné. Peu après son exil, une vidéo la montre lisant un texte où elle appelle à ne plus manifester, expliquant qu’elle est faible et que les enfants sont plus importants que tout. Ce texte semble avoir été dicté sous la menace. Il aurait permis à Mme Tsikhanovskaïa de libérer sa directrice de campagne.

Scoroconcolo : De nombreux messages sur Twitter font état de journalistes empêchés d’aller couvrir l’élections présidentielle et les manifestations. Est-ce le cas ? Est-ce que les médias sur place ont plus de liberté ?

Oui, c’est exact. La plupart des journalistes étrangers n’ont pas obtenu d’accréditation (Le Monde en fait partie). Se rendre sur place sans accréditation, comme l’ont fait certains médias, s’est traduit par l’arrestation des journalistes, leur expulsion du pays, et leur bannissement de la Biélorussie pour les dix années à venir.

Les journalistes sur place travaillent au péril de leur vie et de leur liberté. Sans connexion Internet, la plupart du temps. Une vingtaine au moins ont été arrêtés. Certains molestés par les forces de l’ordre. Une journaliste a été, hier soir, blessée à la jambe par un projectile tiré par la police.

Les médias locaux rapportent également que les forces de l’ordre opèrent désormais des fouilles dans les hôtels pour rechercher les journalistes étrangers et les expulser.

Lukha : Y a-t-il un risque de voir un pays membre de l’UE ne pas reconnaître Loukachenko comme vainqueur ? Comment l’UE, à laquelle la Lituanie appartient, peut-elle gérer cela ?

Aucune des élections qui se sont tenues après 1994 en Biélorussie n’a obéi aux standards internationaux. L’UE est visiblement en train de réfléchir à la mise en place de sanctions contre le pays. Quant à reconnaître Svtelana Tsikhanovskaïa officiellement vainqueure de l’élection, cela semble délicat, tant aucun décompte fiable n’a pu être effectué.

Le Monde

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