Confrontés aux situations humaines dramatiques qui ont conduit à ce procès, les prévenus du procès du harcèlement moral à France Télécom, pensent les parties civiles, se complaisent dans le déni, feint ou authentique, leur permettant de surplomber, avec quelques mots de compassion, la peine exposée naturellement par les plaignants et leur famille. Puis, ils exposent avec brio, dans un jargon à faire sortir la présidente de ses gonds, les réorganisations complexes de l’entreprise, les enjeux économiques cruciaux qui occupaient ses hauts dirigeants, enfin, le « contexte » sans lequel il n’est pas humainement possible d’entendre correctement les situations examinées par le tribunal correctionnel de Paris.

Jeudi 6 juin, la présidente du tribunal est venue apporter un peu de contexte aux souffrances exprimées par les parties civiles.

Entre janvier 2007 et juillet 2008, recense une dépêche de l’Agence France presse, treize employés de France Télécom se sont suicidés. Projeté dans la salle du tribunal correctionnel, l’article du 22 juillet 2008 est soumis au commentaire de Didier Lombard : « Je n’ai pas eu connaissance de cet article, à l’époque, c’était la crise des subprimes, j’étais accaparé par la dette. »

Elle a lu la missive d’un inspecteur du travail de la région de Bordeaux, envoyée au centre de coordination d’Orange Sud-Ouest : « Je constate de fréquentes réorganisations impliquant le plus souvent une dissociation pour le personnel entre, d’un côté, l’affectation opérationnelle et, d’un autre côté, un défaut de prise en compte des effets anxiogènes sur le personnel de la politique d’entreprise rattachement hiérarchique. » Louis-Pierre Wenès, président d’Orange et n° 2 du groupe : « Si je suis noté sur ma compétence, par quelqu’un de compétent, je ne vois pas où est le problème. » Son avocate, Me Frédérique Baulieu, qui pense que le tribunal s’égare, intervient : « Il faudrait peut-être venir à notre problème de tribunal correctionnel ». « On y arrive », répond la présidente.

Elle lit maintenant le propos de l’inspectrice de travail de Troyes, qui écrit, le 28 juillet 2008 : « Un certain nombre d’indicateurs laissent à penser qu’une réelle souffrance au travail existe pour une partie des salariés appartenant au Centre de coordination d’Orange Nord de France. » L’inspecteur du travail de Rouen écrit, le 9 juin 2008, se fondant sur un rapport d’expertise, qu’il « confirme l’existence de risques graves pour la santé physique et mentale des salariés en lien avec les réorganisations quasi permanentes des services dont vous avez la charge ». L’inspectrice du travail de Pau, le 27 novembre 2009, alerte sur les risques psychosociaux qui accompagnent les réorganisations.

Très disert et prompt à s’expliquer avec une certaine véhémence, Louis-Pierre Wenès balaye, en quelque sorte, tout ceci : « Vous pouvez reprendre tout ce que dit l’inspecteur du travail, qui est une photo à un instant T d’une situation évolutive. Tout cela, on le sait, on travaille dessus en permanence. »

Louis-Pierre Wenès se dit préoccupé par les remous que la convergence des services d’Orange et de France Télécom peut provoquer chez les personnels. Me Sylvie Topaloff, en partie civile, voit les choses ainsi : « Ce qui me frappe, c’est une grande souffrance. » Louis-Pierre Wenès objecte : « C’est une globalisation un peu facile, je ne suis pas d’accord avec le mot souffrance. » La présidente préfère extirper les débats de ces discussions stériles, qui ne sont que confrontations de points de vue, et passe au document suivant (le procès est une longue litanie de documents d’entreprises projetés, lus et commentés à l’audience). Il s’agit d’une enquête interne destinée à connaître le moral des troupes. La présidente : « Est-ce que c’est vous qui êtes à l’origine de ce projet ? – Oui – Pourquoi ? – Parce qu’il est important de savoir comment ils ressentent ce qui est en train de se passer et de tirer de leur ressenti des réflexions pour améliorer la manière dont on fait les choses. » Il ajoute : « J’avais le sentiment de quelque chose qui bougeait, je me suis dit il faut un thermomètre. »

Les personnels, anonymement, répondaient à cinquante questions. Cette petite enquête a été répétée trois années d’affilée, entre 2007 et 2009, et, à chaque fois, 30 000 personnes ont répondu – près de la moitié des effectifs d’Orange France. Les résultats de 2007 sont excellents, ceux de 2009 sont mirifiques : 86 % des managers et 68 % des collaborateurs se disent fiers d’appartenir au groupe. Plus des trois quarts recommandent vivement les produits et services du groupe. « Un commentaire ? » « Je crois que ça parle de soi-même », répond Louis-Pierre Wenès, satisfait, à la présidente. « Quand je vois ça, et quand je vois l’évolution depuis 2007, j’ai le sentiment qu’on a fait les bonnes choses. »

Le prévenu a le sentiment du devoir accompli : tout a été fait pour accompagner les personnels dans cette période difficile. Mais comment expliquer que l’enquête du cabinet Technologia ait livré des chiffres radicalement opposés (et qui seront examinés plus tard durant l’audience) à la fin de l’année 2008 ? Les parties civiles tendent à penser que ce rapport est plus proche de la vérité que celui qui fait la fierté de Louis-Pierre Wenès. « Je ne vois pas comment j’aurais pu soudoyer 30 000 de mes collaborateurs », dit-il.

Me Topaloff lui soumet une hypothèse : « Ce que je pense, c’est que les questions mêmes impliquent une adhésion à l’entreprise. Je pense que tous ces gens qui sont non seulement mécontents, mais qui sont en colère, ne peuvent pas répondre à ce type de questions. » Louis-Pierre Wenès : « Je pense que, si c’est moi, je répondrais : pas d’accord, pas d’accord, pas d’accord. Nous pouvons avoir la même réflexion à propos du questionnaire Technologia.

— Mais il y a un tel hiatus entre ce rapport et l’explosion de la crise sociale. Quand j’ai posé la question à mes clients, parmi eux, personne n’avait vu passer ce questionnaire et ne s’y était intéressé.

— Nous sommes tous, et moi le premier, bouleversés par la disparition d’un être humain. Je ne suis pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche, je suis d’une famille modeste. Je connais leur ressenti, j’ai un profond attachement à la vie et au respect de l’homme. Jusqu’à la première moitié de 2009, on ne parle pas beaucoup des suicides. Et puis, à partir de ce milieu d’année 2009, on va beaucoup en parler et je me retrouve en tant qu’individu au milieu de tout ça. Je me dis “c’est pas possible, c’est pas possible” », comme si son enquête si rassurante avait voilé le drame en cours.

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