Une personne sur Twitter (illustration). — SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

  • La « Ligue du LOL », un groupe secret d’une trentaine de journalistes et communicants très influents, est accusée d’avoir harcelé une douzaine de victimes sur Twitter, surtout des femmes, à partir de 2009.
  • Une victime présumée, Florence Desruol, affirme à 20 Minutes que le créateur du groupe, Vincent Glad, et d’autres membres de la LdL, ont notamment eu recours à des comptes Twitter anonymes pour l’attaquer en ligne.
  • Mis à pied à titre conservatoire par Libération, Vincent Glad, qui a travaillé chez 20 Minutes puis à Slate, a d’abord nié avant de reconnaître qu’il était « effectivement une des six ou sept personnes à avoir le mot de passe du compte » @Foutlamerde.

« J’ai été traitée de pute. J’ai été dénigrée. J’ai eu droit à mon photomontage avec ma tête sur une actrice porno posté publiquement. Je ne parvenais plus à ouvrir mon PC ni à lire mes mails. Ils étaient d’abord deux, puis beaucoup plus. Ils ont dit que j’étais folle. J’en ai fait un burn-out de huit mois. Mais il ne reste presque plus aucune trace en ligne, c’est comme si mon harcèlement n’avait pas existé. » Presque dix ans après les faits, Florence Desruol a encore la voix qui tremble quand elle raconte les attaques qu’elle dit avoir subies sur Twitter par plusieurs membres de « La ligue du LOL » (LdL) pendant des années. Mais ces « LOLeurs » le savaient pourtant mieux que quiconque : rien ne disparaît vraiment du Web, et l’anonymat n’y est que relatif.

« Naissance de @Foutlamerde »

Florence Desruol, très active sur Twitter dès les débuts du réseau (d’abord par ses veilles d’info puis, à partir de 2012, dans le marketing et la communication politique pour la campagne de Nicolas Sarkozy) accuse notamment le créateur de groupe Facebook de la LdL, le journaliste Vincent Glad (qui a été auparavant salarié de 20 Minutes en 2008-2009, voir encadré) d’avoir utilisé plusieurs comptes sous pseudonyme pour l’attaquer entre 2009 et 2011, notamment via @foutlamerde. « Ils se prenaient pour des dieux de Twitter. Souvent, ils partageaient des liens sans en créditer le véritable auteur. J’étais l’une des rares qui osait les clasher. Mais du clash, on est passé à du harcèlement en meute », affirme la quadragénaire.

Contacté mardi par 20 Minutes, Vincent Glad, mis à pied à titre conservatoire par Libération lundi, a d’abord nié en bloc : « Non je ne faisais pas partie de @foutlamerde, je ne sais pas qui c’est. » Pourtant, le site Numerama a exhumé sa vieille page personnelle Pearltrees (une sorte de Pinterest collaboratif avant l’heure). On y trouve encore un lien vers une archive vide, effacée à une date indéterminée. Son nom : « Naissance de @foutlemerde ».
Capture d'écran de la page Pearltrees du journaliste Vincent Glad, créateur du groupe Facebook de la Ligue du LOL. Capture d’écran de la page Pearltrees du journaliste Vincent Glad, créateur du groupe Facebook de la Ligue du LOL. – PEARLTREES

« Je pense avoir posté 15 à 20 % du contenu »

Quelques heures plus tard, Vincent Glad change sa version : « Concernant @foutlamerde, j’étais effectivement une des six ou sept personnes à avoir le mot de passe du compte. Je pense avoir posté 15 % à 20 % du contenu. J’ai plusieurs fois demandé à ce qu’on ferme le compte parce que ça devenait invivable pour moi, on me soupçonnait d’écrire des tweets que je n’avais pas écrits. Ça n’a pas été fait. C’était une erreur. » Le journaliste, qui compte 140.000 followers sur Twitter, dément toutefois avoir effacé sa « collection » sur PearlTrees. Il affirme qu’il ne s’agissait que d’un lien (une sorte de favori) vers une archive créée et effacée par quelqu’un d’autre. C’est, au vu du fonctionnement du site, une possibilité.

Florence Desruol accuse également un autre journaliste, François-Luc Doyez, pigiste pour Slate à cette époque et mis à pied par Les Inrocks mardi, selon Le Monde, de s’être caché derrière des comptes anonymes pour l’attaquer. « Il utilisait Tweetdeck pour jongler entre différents comptes. Une fois, il a dû se tromper et a posté une attaque depuis son compte personnel au lieu de @tweet_clash», affirme-t-elle. Contacté par 20 Minutes, François-Luc Doyez n’a pas souhaité répondre.

L’accusatrice dit également avoir été attaquée par Alexandre Hervaud, mis à pied à titre conservatoire par Libération, depuis son compte personnel. Le journaliste Gilles Klein (Atlantico) confirme avoir été le témoin des attaques de la LdL : « Oui j’ai vu les messages de harcèlement dont elle a fait l’objet, elle m’en parlait plusieurs fois par semaine soit par message soit par téléphone ». Selon notre décompte, une demi-douzaine de membres de la Ligue ont effacé plusieurs centaines de tweets de leur compte personnel ces derniers jours.

D’autres victimes

Florence Desruol n’est pas la seule victime de @Foutlamerde. Ce compte collectif a également régulièrement pris pour cible l’autrice féministe Daria Marx et la blogueuse Capucine Piot. On retrouve encore aujourd’hui de nombreux tweets misogynes et grossophobes, qui parlent d’eux-mêmes. « A la relecture des messages aujourd’hui, je suis choqué par ce qui a pu y être écrit. Même si ce compte était très suivi, il ne suscitait pas du tout la même émotion qu’aujourd’hui », réagit Vincent Glad.

Selon Florence Desruol, celui qui faisait les montages pornographiques était Stephen Des Aulnois, qui était sur Twitter sous le compte @DesGonzo. « C’était l’expert graphiste du groupe», affirme-t-elle. L’intéressé répond n’avoir «aucun souvenir de montage porno avec Florence Desruol que je ne connais pas». Stephen Des Aulnois a uniquement reconnu dans l’enquête de Libération avoir fait un montage visant Daria Marx. Il a depuis annoncé qu’il se retirait « du poste de rédacteur en chef du Tag parfait », un site sur la culture porno.

Johan Hufnagel alerté

Florence Desruol affirme qu’elle a « alerté Johan Hufnagel lorsqu’il était à Slate » fin 2009 pour le prévenir que « plusieurs de ses employés » la harcelaient. Selon elle, le cofondateur de slate.fr, qui a également été rédacteur en chef de 20minutes.fr (voir encadré) lui a dit « de laisser passer, que c’était du clash, que ça se tasserait. Il m’a assuré qu’il leur dirait d’arrêter mais ça a continué. »

Aujourd’hui directeur de la rédaction du site vidéo Loopsider, Johan Hufnagel a confirmé à Numerama qu’il s’était entretenu avec Florence Desruol au téléphone : « Elle tenait un discours un peu décousu, ce qui semblait confirmer ce que je pensais. Est-ce que dix ans plus tard, je penserais la même chose ? Non. Evidemment, la victime n’est sans doute pas celle que je pensais. » Sur Twitter, le journaliste a démenti avoir été au courant de l’existence du groupe Facebook de la Ligue du LOL : « J’ignorais même l’existence d’une page/groupe. Je savais qu’il y avait une bande de potes à aimer les clashs, mais j’ignorais tout de l’ampleur des harcèlements. »

Pourtant, en 2011, Johan Hufnagel ironisait sur la « dénonciation calomnieuse » de « #lalettre » sur Twitter. Ce hashtag fait référence à un brouillon de lettre sur laquelle travaillait Florence Desruol avec trois autres personnes, dont le journaliste Christophe Colinet, pour alerter sur les agissements de la « Ligue du LOL ». Mais ce brouillon – qui comprenait quelques erreurs factuelles et des fautes d’orthographe – avait été intercepté et tourné en ridicule par le groupe.

« Tout ce petit milieu Twitter de journalistes parisiens a vu cette lettre à cette époque. Tout le monde savait. Et personne n’a rien fait », regrette Florence Desruol. Johan Hufnagel a, lui, refusé de répondre à nos questions : « J’ai dit tout ce que j’avais à dire sur cette histoire. »

Mise à jour: Cet article a été mis à jour avec la réaction de Stephen Des Aulnois

20 secondes de contexte : Vincent Glad a travaillé chez 20 Minutes

  • Selon Florence Desruol, le harcèlement a commencé en juin 2009. Vincent Glad a été recruté à 20 Minutes en 2008 par Johan Hufnagel, alors rédacteur en chef du site 20minutes.fr. Il a démissionné en juin 2009 pour rejoindre Johan Hufnagel à Slate.
  • Parmi la trentaine de membres présumés du groupe Facebook de la Ligue du LOL, dont une liste a été publiée anonymement sur Pastebin, deux autres auraient été employés par 20 Minutes : l’un jusqu’en 2009, l’autre jusqu’en 2011. Nous n’avons pas été en mesure à ce stade de confirmer leur appartenance au groupe et continuons d’enquêter.
  • L’auteur de cet article, Philippe Berry, était dans la même promotion à l’Institut pratique de journalisme que François-Luc Doyez. Il a été recruté à 20 Minutes en 2006, avant de partir aux Etats-Unis en 2007, où il est le correspondant de 20 Minutes depuis 2008.
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