Depuis plusieurs décennies, l’usage de sonars à des fins militaires est associé aux échouages en masse de baleines pourtant en bonne santé. Dans une nouvelle étude, des chercheurs expliquent enfin comment cette perturbation sonore mène ces mammifères marins à la mort.

Des dizaines de baleines échouées sur une plage en Australie en novembre dernier… Presque une centaine retrouvées mortes sur les côtes écossaises et irlandaises depuis ce dernier mois d’août. Partout dans le monde, les échouages de baleines semblent se multiplier. Et si le phénomène se produit en parallèle du développement des sonars — militaires et de basse fréquence notamment –, ce n’est pas une coïncidence.

Les scientifiques ont fait le lien il y a longtemps déjà. Mais ils ignoraient toujours quel mécanisme était en cause. Dans une nouvelle étude, des experts avancent une idée : les baleines échouées sont les victimes d’accidents de décompression provoqués par la peur. Une sorte de suicide en réponse à des sons qui leur apparaissent insupportables.

Une conclusion étonnante. En effet, l’évolution a doté la baleine des moyens de plonger plusieurs heures dans les profondeurs. Pour ce faire, elle ralentit sa fréquence cardiaque et restreint son débit sanguin. Elle réduit ainsi sa consommation d’oxygène et empêche l’accumulation d’azote. Alors, comment est-il possible qu’elle se retrouve avec des bulles d’azote mortelles dans le sang comme cela pourrait arriver à un plongeur novice et imprudent ?

Victimes d’accidents de décompression

« En présence d’un sonar, les baleines sont stressées et elles nagent au plus vite pour s’éloigner de la source de ce stress. Et cela impacte leurs habitudes de plongée, explique Yara Bernaldo, de l’université de Las Palmas (Espagne). C’est comme un coup d’adrénaline. La réponse au stress est tellement forte qu’elle prend le pas sur la maîtrise naturelle de la plongée. »

Pourtant, les baleines à bec — qui sont l’objet plus particulier de cette étude — sont réputées pour être des plongeuses émérites. Elles détiennent des records de durée et de profondeur. Mais lorsqu’elles entendent les sonars, leur rythme cardiaque s’accélère et l’accident de décompression survient. Paralysées de douleur, les baleines viennent alors s’échouer sur les plages et finissent par y mourir. Un scénario confirmé par des examens qui ont révélé d’abondantes bulles d’azote dans les veines de ces baleines ainsi que des caillots de sang dans plusieurs de leurs organes.

Ainsi, les chercheurs appellent-ils à une interdiction des exercices militaires dans les régions du globe les plus touchées par les échouages massifs de baleines. Ou au moins, à réduire l’exposition des espèces les plus vulnérables. En mer Méditerranée, par exemple. « Le problème est compliqué, mais nous allons faire pression », concluent les auteurs de l’étude.

Ce qu’il faut retenir

  • Avec le développement de l’utilisation militaire du sonar en mer, les échouages de baleines se sont multipliés.
  • Des échouages provoqués par des accidents de décompression.
  • C’est une peur extrême qui semble pousser ainsi les baleines au suicide.
Pour en savoir plus

Les baleines fuient les sonars militaires et s’échouent sur les plages

La pollution sonore durant les essais militaires marins engendre souvent des échouages massifs de cétacés. Une nouvelle étude montre que les baleines de Cuvier et les baleines bleues sont si perturbées qu’elles ne se nourrissent plus et allongent leurs plongées en eau profonde.

Article de Delphine Bossy paru le 04/07/2013

Les échouages en masse de mammifères marins sont souvent liés à la pollution sonore. Le son se propage mieux dans l’océan que dans l’air, et les animaux marins s’en servent pour s’orienter et chasser. Fonctionnant à la manière de sonars, les cétacés écoutent l’écho de leurs signaux pour identifier leur environnement, il s’agit de l’écholocation. Les exercices navals utilisent des sonars de moyenne fréquence (comprise entre 2,6 et 3,3 kHz). Ils sont puissants, dépassant 230 dB, et influencent le comportement des mammifères marins.

Aux Bahamas en 2000, 17 cétacés – majoritairement des baleines à bec de Cuvier et de Blainville – avaient été retrouvés échoués sur 240 km, à la suite d’essais de 5 navires militaires. En 2002, dans le golfe de Californie, deux baleines de Cuvier sont retrouvées échouées après une campagne scientifique de géophysique qui utilisait des canons à air et haute intensité. Depuis les années 1990, une dizaine d’événements massifs similaires ont été corrélés aux essais militaires. Les baleines à bec semblent être les plus sensibles, peut-être en raison de leur nature timide et leur capacité à plonger jusqu’à 1.000 m de fond durant plus d’une heure. Ainsi, une légère modification des conditions sonores dans l’océan peut grandement les perturber.

Le lien entre l’utilisation des sonars et les échouages est avéré, mais la question de la façon dont réagissent ces animaux aux ondes n’est pas encore complètement élucidée. Les baleines à bec de Cuvier s’observent rarement, et on en sait peu sur leur comportement. Dans ce contexte, une équipe mixte de recherche a réalisé une étude de grande ampleur, en posant des balises de localisation et des micros sur 17 baleines bleues et 2 baleines de Cuvier. Dans un premier temps, ils ont simplement enregistré leurs positions et leurs émissions sonores.

Les baleines de Cuvier sont tétanisées par les sonars

Par la suite, les chercheurs ont émis, à l’aide de hauts-parleurs sous l’eau, des bruits de fréquence et d’intensité similaires aux sonars militaires. Grâce aux dispositifs placés sur les cétacés, ils ont pu étudier la réponse de chaque individu. Aussitôt que les baleines de Cuvier entendaient les sonars, elles s’arrêtaient systématiquement de nager et manger, comme tétanisées. Puis, elles se mettaient à nager rapidement, fuyant le bruit. Certaines effectuaient des plongées dans les grandes profondeurs de façon anormalement longue.

« La pièce manquante du puzzle était de savoir comment les baleines changeaient de comportement et comment cela a conduit à des échouages massifs, explique Stacy DeRuiter, impliquée dans l’étude. Les individus ont cessé de s’alimenter durant six à sept heures, ce qui est inhabituel. » Les résultats d’analyse de deux baleines de Cuvier ont fait l’objet d’un article paru dans les Biology Letters.

Les baleines bleues changent de fréquence

Comme elles sont gigantesques, les baleines bleues sont plus faciles à marquer. C’est pourquoi l’équipe a pu en suivre 17. Cet animal, le plus grand du monde, communique à très basse fréquence, bien inférieure à celle des baleines de Cuvier. Par ailleurs, elles n’utilisent pas l’écholocation pour chasser. Pourtant, elles ont répondu à l’émission de signaux de sonars. La description de leur comportement est publiée dans un article des Proceedings of the Royal Society B.

Les baleines bleues sont particulièrement sensibles aux signaux lorsqu’elles se nourrissent en océan profond. L’interruption de leur alimentation et le déplacement de bancs de proies de grande qualité pourraient avoir des répercussions importantes sur l’écologie des fanons des baleines, leur condition physique et donc la santé de leur population.

Les études montrent que les cétacés réagissent à des intensités sonores même inférieures à celles autorisées pour les sonars militaires, ce qui ne laisse rien présager de bon pour l’évolution des espèces.

Intéressé par ce que vous venez de lire ?

Abonnez-vous à la lettre d’information La quotidienne : nos dernières actualités du jour.
Cela vous intéressera aussi

Première vidéo d’une baleine à bec de True, un cétacé méconnu  Une très rare baleine à bec a été filmée au large des Açores. Ce cétacé proche des dauphins mais rare et très mal connu vit en Atlantique nord, avec des cousins dans l’hémisphère sud, et a pu aussi être repéré et identifié aux Canaries. L’étude permet de mieux comprendre sa répartition. 

À voir aussi : 

Leave a Reply