Les images insoutenables de la tuerie de Charlie Hebdo – Le Figaro

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Fallait-il montrer ces images insoutenables? Le président de la cour d’assises de Paris, Régis de Jorna, a fait projeter, lundi, les photographies prises par l’Identité judiciaire, le 7 janvier 2015 après-midi, dans les locaux de Charlie Hebdo.

Ce jour-là, en fin de matinée, les frères Chérif et Saïd Kouachi s’étaient introduits par la force dans ce bâtiment du 11e arrondissement de Paris. Lourdement armés, ils avaient méthodiquement décimé l’équipe de l’hebdomadaire satirique: la vie de huit collaborateurs, d’un policier chargé de la sécurité du directeur et d’un invité était brisée net, aux cris d’«Allah akbar».

Ces clichés font partie de la procédure et, à ce titre, peuvent être rendus publics à l’audience. Comme la vidéo amateur, également visionnée, sur laquelle on voit et entend les frères Kouachi, en fuite, achever le policier Ahmed Merabet sur un trottoir du boulevard Richard-Lenoir. Comme les scènes enregistrées par la caméra GoPro d’Amedy Coulibaly pendant que ce dernier, sicaire du groupe État islamique, massacre des innocents juifs au sein de l’Hyper Cacher, le 9 janvier 2015, et que la cour a prévu de diffuser le 21 septembre.

Aucun des onze accusés présents n’était sur place au moment des faits concernés. Un seul est poursuivi pour «complicité» en raison de ses liens avérés avec Amedy Coulibaly, dont les crimes seront analysés ultérieurement. Certains, délinquants avérés, ont baissé les yeux devant l’horreur des photos.

Il ne s’agit pas non plus d’édifier des jurés populaires tirés au sort car, en matière de terrorisme, la cour est toujours «spécialement composée» de magistrats professionnels. On peut supposer qu’ils ont déjà compulsé les albums de nombreuses scènes de crime. Il n’est d’ailleurs pas d’usage, dans les procès criminels de droit commun, de projeter les photos des victimes – c’est même rarissime -, au nom du respect de leur dignité.

Profanation légale

Entraîner le public au sein de la rédaction de Charlie après les deux minutes de folie meurtrière, c’est commettre une nouvelle violence, une sorte de profanation légale. Les corps de ces neuf hommes et de cette femme froidement abattus par deux islamistes au nom d’une branche d’al-Qaida, n’avaient pas vocation à être ainsi exposés.

Dans un entretien accordé au Pèlerin du 3 septembre, l’un des survivants du 7 janvier 2015 explique pourquoi il a choisi de ne pas suivre les débats. Philippe Lançon, auteur du livre Le Lambeau (Gallimard) déclare: «(Le procès) est aussi un spectacle, une mise en scène. Pour aller vers le vrai, on passe par le faux, au sens où toute mise en scène constitue un artifice. Que va-t-il permettre? Je n’en sais rien car les assassins sont morts et les prévenus sont en majorité des ‘“seconds couteaux”.»

Il aura donc fallu moins de deux minutes pour que deux assassins équipés d’armes de guerre transforment le joyeux bazar d’une conférence de rédaction à Charlie en bain de sang. Le contraste est saisissant entre les illustrations rigolotes accrochées aux murs du journal blasphématoire aux yeux des intégristes, et l’amas de corps baignant dans des mares pourpres: «On a vengé le Prophète Mahomet!», se glorifient les Kouachi en quittant les locaux dévastés et, peu après, devant le cadavre d’Ahmed Merabet.

Plusieurs rescapés ont eu la vie sauve en faisant semblant d’être des morts au milieu de leurs camarades morts

On retiendra de cette matinée, sans qu’il eût été besoin d’images pour y parvenir, que Chérif Kouachi avait vraisemblablement coordonné ses actions avec Amedy Coulibaly, vieille connaissance de prison. Qu’il était le meneur du tandem fanatisé, son frère Saïd étant, selon la déposition d’un commissaire de la Brigade criminelle, Christian Deau, «à la limite de la cécité». Que les deux hommes étaient animés par une détermination sans faille, qui en avait fait de véritables robots. Que 33 douilles ont été relevées dans l’immeuble de Charlie, dont 21 dans la salle de rédaction.

Que Cabu, né en 1938, est mort des suites d’une «destruction du cœur». Que Charb, né en 1967, alors directeur du journal, a reçu à lui seul sept balles: trois dans le crâne, une dans le thorax, une dans le pied. Que plusieurs rescapés ont eu la vie sauve en faisant semblant d’être des morts au milieu de leurs camarades morts.

Que l’abandon de la carte d’identité de Saïd Kouachi dans la voiture volée qui avait mené le commando familial à Charlie n’était, aux yeux des enquêteurs, sans doute «pas volontaire», mais plus probablement dû au stress de l’action. Que les deux nuits précédant les faits, Chérif Kouachi s’est absenté de chez lui en pleine nuit ; la seconde fois, il a rencontré Amedy Coulibaly qui avait fait spécialement le déplacement. Que seul Chérif Kouachi a tiré dans la salle de rédaction de Charlie, pendant que son frère montait la garde à la porte d’entrée.

Que l’épouse du premier, placée en garde à vue et interrogée dans la soirée suivant le massacre, a déclaré aux policiers que son mari, le matin, lui avait dit qu’il partait à Paris, avec son frère Saïd, pour «faire les soldes».

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