En apparence, rien n’entame la sérénité d’Alexandre Benalla. Vendredi dernier, le jeune père de famille se montrait même au Lotus Club de Marrakech. Pourtant jour après jour, les révélations de Mediapart pleuvent sur son compte, et ses activités aussi nébuleuses que lucratives.

Lundi, le site d’investigations dévoilait, dans leur saisissant détail, les contrats qu’a négociés et dont a bénéficié Alexandre Benalla avec des milliardaires russes, proches de Vladimir Poutine, y compris à une époque où il était non seulement chargé de mission à l’Elysée, adjoint au chef de cabinet de la présidence de la République mais, à ce titre, habilité au secret-défense. Et ces marchés ont représenté des fortunes.

Si on cumule l’ensemble de ces accords, conclus avant et après le passage au “Château” d’Alexandre Benalla, on parvient à la somme de 2,2 millions d’euros. 

Le Damas café avant le Lotus Club 

C’est en 2018 qu’Alexandre Benalla montre des ambitions de business-man en reprenant contact avec son ancien employeur, quitté en 2015, la société de sécurité Velours. Il passe un coup de fil au patron, Jean-Maurice Bernard, un ancien policier de l’antigang, qui était lundi soir sur notre plateau. Alexandre Benalla lui parle de faire un marché avec un “ami”. 

Place alors aux tractations de vive-voix. A la mi-mars, Jean-Maurice Bernard retrouve son ancien salarié, Alexandre Benalla, au Damas Café, un bar à chichas où ce dernier a ses habitudes car il présente l’avantage d’être situé à un jet de pierre de l’Elysée. La tempête est encore loin et Alexandre Benalla occupe toujours sa position à la présidence, au sein même du cabinet du chef de l’Etat. Il arrive au rendez-vous avec Vincent Crase, qui est alors le responsable de la sécurité de La République en marche. Les deux hommes jouent enfin cartes sur table.

Le marché est le suivant: ils proposent de sous-traiter à Velours la sécurité d’Iskander Makhmudov, milliardaire russe très bien en cour au Kremlin, et de sa famille, dont ses triplés de sept ans. L’homme, soupçonné d’être lié à la mafia moscovite, a tout un patrimoine en France: une villa à Ramatuelle, des chasses, un château en Sologne auquel des sociétés propriétaires sont affiliées. Ces biens sont administrés par une société monégasque. Tout au long de cette longue histoire de contrat, celui qui la dirige, Ian A. Lubcke, travaillera d’ailleurs directement avec Alexandre Benalla. 

Selon l’homme d’affaires Jean-Louis Haguenauer, qui apparaît comme l’entremetteur entre le Russe et Alexandre Benalla, c’est ce dernier qui a désigné Vincent Crase pour établir un contrat et le mettre à exécution. Les choses s’enchaînent pour mener à l’accord. Le 22 mars, Velours formule une proposition par mail. Les rendez-vous se font au Damas Café mais aussi au siège de La République en marche où Vincent Crase dirige alors seul les discussions durant des rencontres qui s’échelonnent du 15 au 25 juin. C’est à cette date que le contrat est signé entre Velours et Mars, la société dirigée par Vincent Crase.

“Hors norme” 

Dans cet intervalle, Alexandre Benalla n’est pas resté inactif: il a par exemple proposé les noms de sept officiers de sécurité, tous issus de la carrière militaire, pour constituer l’équipe chargée de ce délicat travail de sécurité. Fin juin, un ultime rendez-vous est même programmé au Damas Café pour embaucher un homme supplémentaire. Il s’agit de Choukri Wakrim, militaire des forces spéciales, ayant alors posé un congé sans solde et une demande de départ de l’armée, et par ailleurs compagnon de la patronne du groupement de sécurité du Premier ministre, ce qui provoquera indirectement la démission de cette dernière un an plus tard. 

Il n’y a plus qu’à. Le 28 juin, la tâche de protéger Iskander Makhmudov et les siens prend effet. Le milliardaire ne met cependant pas les pieds en France à cette période. Pour autant le contrat est tout de même honoré, et le premier paiement versé: 294.000 euros. La répartition du magot se fait comme suit: 172.200 euros reviennent le 6 juillet à Velours, qui paie d’ailleurs les salaires (entre 2500 et 4500 euros net) et les frais. Mars, la société qui incarne l’implication de Vincent Crase et Alexandre Benalla à ce stade des opérations, perçoit 122.000 euros. La somme représente 40% du contrat, une part décrite comme “hors norme” par l’enquête journalistique. 

Pour Alexandre Benalla et son ami, les affaires vont alors bon train. Mais ce dernier déraille alors brutalement. Le 18 juillet, le scandale Benalla éclate dans Le Monde, les images du chargé de mission élyséen casqué et amateur d’interventions musclées le 1er mai 2018 à Paris, font le tour des rédactions et de l’opinion publique. Sa récupération frauduleuse de vidéos des faits conduisent à son licenciement du palais présidentiel le 23 juillet.

Velours n’a pas attendu l’Elysée pour réagir. La société se dégage du contrat signé avec son ancien employé le 22 juillet. La Société Générale réclame quant à elle une copie du contrat relatif à la protection d’Iskander Makhmudov. 

Changement de braquet 

Alexandre Benalla et Vincent Crase se retrouvent alors le 26 juillet, rompant du même coup les termes de leur contrôle judiciaire. Dans les enregistrements de cette conversation, publiés le dernier jour de janvier par Mediapart, on entend notamment le premier dire au second:

“Faut changer de portage, faut faire ce qu’on avait prévu de faire et transférer (…). Faut que tu disparaisses de la boîte (…). Donc faut qu’on trouve un mec (…) Enfin j’ai une idée en tête, mais faut qu’on mette la boîte au nom d’un autre mec… Parce que sinon (…) ils vont faire des saisies conservatoires et ils vont mettre un stop à la boîte (…)”. 

Alexandre Benalla opère aussi sur un autre front. En août et en septembre, il se rend dans les locaux de Velours pour demander aux responsables de taire le contrat qui les liait il y a peu. Sans son ancien partenaire, dans l’œil du cyclone. 

Alexandre Benalla et Vincent Crase doivent changer de braquet pour continuer à remplir leur mission auprès des Makhmudov, et bien sûr continuer à toucher l’argent. C’est donc à ce moment-là qu’est montée la société France Close Protection. Nulle part on ne voit le nom d’Alexandre Benalla mais on remarque qu’à sa tête figure officiellement Yoann Petit, ancien militaire de 44 ans recruté dans un premier temps dans l’équipe de sécurité du milliardaire slave par les soins d’Alexandre Benalla. Curieusement, cette société n’a qu’un seul actionnaire: un jeune Normand de 18 ans.

Le statuts de l’entreprise sont déposés le 2 octobre. Il est question d’assurer, en France comme à l’étranger, la protection de personnalités mais aussi de faire du conseil dans le monde des affaires. Vincent Crase peut alors, à peine une semaine plus tard, clôturer le compte de Mars. 

Les sommes s’envolent 

Le contrat avec Iskander Makhmudov est redéfini. Il s’agit à nouveau de le protéger lui et les siens. Les négociations aboutissent à un engagement de protection rapprochée, de surveillance en France ou à l’étranger, d’inspection à l’avance des lieux visités, le tout assuré par des officiers de sécurité. Les émoluments convenus sont désormais de 980.000 euros, hors taxe. France Close Protection touche 294.000 euros en octobre. La société verse ensuite plusieurs dizaines de milliers d’euros à Alexandre Benalla en novembre et décembre. 

Le carnet d’adresses russe de celui dont on savait jusqu’ici qu’il avait multiplié les rencontres en Afrique, grâce à ses passeports diplomatiques, après son licenciement de l’Elysée, s’avère plus volumineux encore. En effet, le 2 décembre dernier, France Close Protection a passé un nouveau contrat, similaire au précédent, avec Farkhad Akhmedov. Lui aussi est russe, originaire de l’Azerbaïdjan, lui aussi est milliardaire, lui aussi est un proche de Vladimir Poutine. Et lui aussi rapporte, au titre de sa sécurité en France, en Suisse, et ailleurs en Europe, 980.000 euros hors taxe à France Close Protection. 

L’ayant-droit 

La somme a aussitôt été transféré sur le compte d’Instra Conseil, société fraîchement éclose, pile un mois avant, à Marrakech. Qui est l’ayant-droit de cette société se fixant pour tâches le “conseil en sécurité à l’export” et la “formation”? Le client du Lotus Club: Alexandre Benalla.