Le premier ministre Edouard Philippe lors de la remise du prix Ilan Halimi contrre l’antisémitisme, le 12 février à Paris.

Le premier ministre Edouard Philippe lors de la remise du prix Ilan Halimi contrre l’antisémitisme, le 12 février à Paris. CHARLES PLATIAU / AFP
C’est une petite femme brune qui a tant pleuré que le moindre sourire éclairant son visage est un cadeau offert aux optimistes. Ruth Halimi vient de monter sur l’estrade installée dans les salons de l’hôtel Matignon. Pas longtemps, elle fuit l’exposition. Edouard Philippe comprend sa réserve. « S’exposer à la lumière, c’est parfois paradoxalement s’exposer à un monde peuplé d’ombres », souligne le premier ministre.

La mère d’Ilan Halimi, jeune homme séquestré et torturé à mort, en 2006, par le « gang des barbares », car juif et pour cela présumé riche dans l’esprit de ses meurtriers, veut néanmoins délivrer un message.

Ce mardi 12 février, des collégiens sont récompensés pour leur mobilisation contre les préjugés racistes et antisémites à l’occasion de la première édition du prix portant le nom de son fils. Le grand prix est allé à un projet du collège Clos-de-Pouilly à Dijon, pour un enseignement sur les génocides reconnus du XXe siècle, visant à éveiller la conscience de quatre classes d’élèves de troisième.

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Le « cœur lourd » et « la rage au ventre »

« Je voudrais remercier ces jeunes qui sont le futur de la France et vont donner un espoir, parce que pour l’instant c’est pas très fort », souffle Ruth Halimi. L’antisémitisme, « ce mal constant et éternel on dirait », se fait sans cesse plus visible. « Qui aurait imaginé que la remise du prix Ilan Halimi intervienne dans un tel contexte ? », interrogeait, peu de temps avant, l’écrivaine Emilie Frêche, présidente du jury.

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Ce contexte, Edouard Philippe l’évoque le « cœur lourd » et « la rage au ventre » devant certains de ses ministres – Franck Riester (culture), Marlène Schiappa (égalité entre les femmes et les hommes), Gabriel Attal (jeunesse) – et un parterre de personnalités, parmi lesquelles Haim Korsia, le grand rabbin de France, et l’avocat Pierre-François Veil, fils de Simone Veil.

Il y a d’abord les deux arbres plantés en mémoire d’Ilan Halimi, à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), qui ont été découverts vandalisés, lundi. Il y a aussi ces portraits de Simone Veil dessinés sur des boîtes aux lettres, à Paris, qui ont été recouverts de croix gammées ce week-end. Il y a, encore, la vitrine d’un restaurant Bagelstein – toujours dans la capitale – qui a été taguée du mot Juden, « juifs » en allemand. Il y a, enfin, ce chiffre, révélé lundi par le ministère de l’intérieur : + 74 %. Comme l’augmentation, sur un an, du nombre de faits à caractère antisémite enregistrés en 2018.

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« Vous laissez ouvertes les portes de la violence »

« Nous ne sommes pas K.-O. et nous n’avons pas le genou à terre, mais nous avons pris des coups », souligne d’un ton grave le premier ministre, qui appelle à se « battre résolument » dans ce « combat d’endurance » mené contre la haine et en faveur du « souvenir », de la « formation », de « l’éducation ». Un plan contre le racisme et l’antisémitisme a été lancé par son gouvernement en mars 2018, rappelle-t-il.

Mais les faits sont là. Ruth Halimi, qui a enterré son fils en Israël de peur que sa tombe ne soit profanée, espère que « des décisions adéquates vont être prises ». Emilie Frêche réclame l’instauration d’un « état d’urgence de l’antisémitisme ». Dans le public, Haim Korsia analyse ce regain de haine au regard de la crise des « gilets jaunes ». « Quand vous laissez ouvertes les portes de la violence, vous avez par nature des gens qui s’y engouffrent », relève-t-il en parlant de ces « personnes qui utilisent ce chaos créé tous les samedis pour sortir ».

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La question a animé le débat public ces derniers jours. L’ensemble du monde politique a condamné vivement cette montée des actes antisémites. Le chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon, par exemple, a dénoncé des « tags antisémites [qui] expriment la stupidité meurtrière sans fin des préjugés racistes ». Le parti Les Républicains (LR), de son côté, a fustigé des actes « inacceptables » et réclamé davantage de condamnations pénales, quand la présidente du Rassemblement national Marine Le Pen s’en prenait pour sa part aux « salopards » qui « refusent de laisser en paix » Ruth Halimi.

« La nausée que nous inspire la résurgence de l’antisémitisme, tout comme les récentes profanations d’églises, renforcent notre détermination à ne jamais rien céder quand l’essentiel est en jeu », a rappelé de son côté le président (LR) du Sénat, Gérard Larcher. Mais des différences d’analyse existent sur les racines du mal.

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« Instrumentalisation »

« C’est souvent en marge de ces cortèges [de “gilets jaunes”] qu’on retrouve ces inscriptions antisémites absolument inacceptables », a ainsi estimé le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, pour qui « il y a une libération de la parole manifestement (…) en tout cas sur l’antisémitisme » dans le cadre du mouvement.

« Instrumentalisation », lui a rétorqué le député (LFI) de Seine-Saint-Denis Alexis Corbière, appelant M. Griveaux à ne pas « raconter n’importe quoi : le mouvement desgilets jaunesn’est pas un mouvement antisémite ».

Pour avoir souligné que ces actes témoignent en tout cas de « la résurgence d’une extrême droite identitaire, violente, virulente sur les réseaux sociaux, mais aussi dans la rue », Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, s’est quant à lui attiré les foudres de Steeve Briois, maire (RN) d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). « Pas un mot sur les racines du mal : l’islamisme. Ces gens portent une lourde responsabilité morale avec ces propos mensongers et manipulateurs », a estimé ce proche de Marine Le Pen. Et l’on ne sait alors, devant la teneur de ces débats, s’il faut garder espoir ou pleurer.

Qu’est-ce qu’un acte raciste ?

La définition des actes « racistes » recensés dans ces bilans est le fruit d’un travail de concertation entre les organisations communautaires et le ministère de l’intérieur, bien qu’ils s’appuient le plus souvent sur la législation en place. Seuls les actes antisémites sont définis séparément dans la loi française. Les actes antimusulmans rentrent quant à eux dans le cadre plus général des actes racistes ou xénophobes.

Dans l’un ou l’autre des cas, le caractère raciste est lié à « l’appartenance réelle ou supposée » à une ethnie, une race ou une religion : un acte manifestement antimusulman peut donc tout à fait être comptabilisé même si la victime n’est en réalité pas musulmane.

Olivier Faye