Les Etats-Unis et le Canada ont finalement interdit de vol tous leurs Boeing 737 MAX suite au crash d’Ethiopian Airlines dimanche, les 371 appareils en service dans le monde étant désormais cloués au sol jusqu’à nouvel ordre. Alors que les boites noires vont être analysées par le BEA français, les questions sur les implications économiques pour les compagnies aériennes comme les équipementiers se font plus pressantes.

Le message de Boeing suite à l’interdiction de vol aux USA des MAX 8 et MAX 9 demandé par le président Donald Trump le 13 mars 2019 est clair : « au nom du principe de précaution et dans le but de rassurer les passagers quant à la sûreté de l’appareil », le constructeur américain Boeing a décidé de recommander à la FAA (Administration fédérale de l’aviation américaine) « la suspension à titre temporaire de l’exploitation des 371 appareils qui constituent la totalité de la flotte mondiale de Boeing 737 MAX ». Boeing explique dans son communiqué qu’il continue d’accorder toute sa confiance dans la sécurité de ses avions 737 MAX ; la décision de les clouer au sol a été prise après avoir consulté les représentants de la FAA, du NTSB (Bureau américain de sécurité des transports), « ainsi que des autorités aéronautiques et de ses clients du monde entier ». Le PDG Dennis Muilenburg a déclaré soutenir « cette mesure proactive par souci de prudence. La sécurité est une valeur fondamentale de Boeing depuis que nous construisons des avions, et elle le sera toujours. Il n’existe pas de plus grande priorité pour notre Groupe et notre secteur industriel. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour comprendre la cause de ces accidents, en partenariat avec les enquêteurs, apporter des améliorations de sécurité et faire en sorte que ces catastrophes ne se reproduisent plus ».

La FAA a de son côté précisé que la suspension temporaire des vols en 737 MAX exploités par des compagnies américaines et sur le territoire américain avait été décidé « à la suite du processus de collecte de données et des nouvelles preuves recueillies sur le site et analysées » hier. Ces preuves incluant des informations tirées de l’épave sur la configuration de l’avion juste après le décollage », ainsi que « les données satellitaires récemment mises à la disposition de la FAA » qui montraient une similitude entre les trajectoires des avions lors des accidents de ces deux derniers mois (ET302 d’Ethiopian Airlines dimanche, entrainant la mort des 157 personnes à bord, et JT610 de Lion Air en octobre dernier, 189 victimes et un rapport préliminaire), ont conduit à cette décision. L’immobilisation des Boeing 737 MAX restera en vigueur « dans l’attente d’autres enquêtes, notamment de l’examen des informations provenant de l’enregistreur de données de vol et de l’enregistreur de voix du cockpit ». Le BEA français (Bureau Enquêtes et Accidents) a confirmé hier que les autorités éthiopiennes lui avaient demandé « son assistance pour l’analyse des FDR & CVR », ajoutant que toute communication sur les avancées de l’enquête « est du ressort de ces autorités ».

Aux Etats-Unis, la low cost Southwest Airlines a immobilisé ses 34 MAX 8 et annulé 163 vols dans la foulée de l’annonce, rappelant que les monocouloirs remotorisés ne représentaient que 5% de sa flotte aux côtés de plus de 750 737-800 – et qu’ils avaient effectué plus de 88.000 heures de vol sur plus de 41.000 vols depuis leur entrée en service. American Airlines (25 MAX 8, 87 vols annulés) a souligné que ces appareils opéraient en moyenne 85 de ses 6400 vols quotidiens, tandis que United Airlines (14 MAX 9, 42 vols annulés) se disait confiante dans le fait que leur immobilisation n’aura pas d’impact majeur sur les opérations, puisqu’ils n’opèrent en moyenne que 40 vols par jour.

Le Canada avait hier, quelques heures avant les USA, fermé son espace aérien aux Boeing 737 MAX, le ministre des transports citant des éléments similaires à ceux de la FAA. Air Canada a déclaré s’être conformée immédiatement à la directive de Transports Canada, et a mis en place « une politique souple sur les annulations et modifications de réservations à l’intention des clients touchés, qui offre notamment la possibilité d’obtenir un remboursement complet ». Elle transporte entre 9000 et 12.000 passagers chaque jour dans ses 24 MAX 8. Chez WestJet, les 13 MAX 8 son également cloués au sol, le PDG Ed Sims appelant les voyageurs affectés à la « compréhension » ; plus de 92% de l’ensemble de la flotte, soit 162 appareils, « demeure en service ». Enfin Sunwings avait été la première du pays à immobiliser ces quatre MAX 8 (10% de la flotte), citant « des raisons commerciales évoluant sans rapport avec la sécurité des vols, dont la fermeture des espaces aériens de certaines destinations ».

Outre ces six compagnies aériennes ci-dessus, les opérateurs de 737 MAX affectés par la décision de Boeing sont les suivants :

Europe : Air Italy, Corendon Airlines, Enter Air, Icelandair, LOT Polish Airlines, Norwegian Air Shuttle, Smartwings, S7 Airlines, TUI fly et Turkish Airlines.

Afrique : Comair, Ethiopian Airlines, Mauritania Airlines et Royal Air Maroc.

Amériques : Aerolineas Argentinas, Aeromexico, Cayman Airways, Copa Airlines et GOL.

Asie-Pacifique : 9 Air, Air China, China Eastern, China Southern, Eastar Jet, Fiji Airways, Flydubai, Fuzhou Airlines, Garuda Indonesia, Hainan Airlines, Jet Airways, Kunming Airlines, Lion Air, Lucky Air, MIAT Mongolian Airlines, Okay Airways, Oman Air, SCAT Airlines, Shandong Airlines, Shanghai Airlines, Shenzhen Airlines, SilkAir, SpiceJet, Thai Lion Air et Xiamen Airlines.

Il est au moins une compagnie aérienne qui ne prend pas cette immobilisation de bonne grâce : Norwegian, dont 19 vols transatlantiques ont été annulés hier, a promis d’envoyer la facture à Boeing pour l’immobilisation de ses 18 MAX 8 (sur 160 avions), un porte-parole déclarant à e24.no que la low cost « ne devrait pas être pénalisé économiquement quand un avion totalement nouveau ne peut pas voler ». Il faut dire que sa flotte 100% Boeing (elle attend cette année des Airbus A321LR) a déjà été affectée par les problèmes de moteurs des Dreamliner, eux-mêmes interdits de vol par la FAA il y a six ans suite à des problèmes de batterie ; Rolls Royce doit l’indemniser à hauteur de 100 millions d’euros. Les ventes sur les lignes transatlantiques opérées en 737 MAX sont suspendues, mais elle va baser temporairement à un 787-9 à Dublin pour continuer à opérer vers les USA.

Boeing a déjà confirmé pour « les prochaines semaines » une mise à jour du logiciel du système MCAS, censé prévenir les décrochages mais mis en cause dans l’accident de Lion Air et par des pilotes américains. Le constructeur n’a en revanche pas encore communiqué sur les implications industrielles de l’interdiction de vol des 737 MAX, 32 monocouloirs étant sortis de ses lignes d’assemblage en février – pour environ 400 livraisons planifiées en 2019. Le ralentissement de la croissance du trafic aérien mondial et les deux accidents pourraient amener les compagnies aériennes à revoir à la baisse leurs commandes (voir les annuler au profit d’Airbus comme le menace Lion Air depuis mardi).

L’inquiétude grandit donc chez les équipementiers, en particulier en France où près de 25.000 emplois sont directement liés au constructeur américain ; Safran par exemple est par exemple partenaire de GE dans CFM International qui fournit tous les moteurs des 737 MAX, mais on peut aussi citer Thalès, Michelin, Saint Gobain, Zodiac Aerospace, Auber et Duval, Daher, Figeac Aero, LISI Aerospace, Latécoère, Saft, Crouzet ou Visions Systems. La société de conseils Melius Research affirmait hier dans Le Monde que « l’affaire pourrait coûter au groupe entre 1 et 5 milliards de dollars si tous les 737 MAX sont cloués au sol ». On en est encore loin, et le cours de l’action Boeing a légèrement remonté hier, après une chute de plus de 11% durant les deux premiers jours de la semaine (le cours est en hausse de 25% depuis le début de l’année). Mais nul ne sait combien de temps l’immobilisation des 371 monocouloirs durera – ni combien de procès seront intentés contre Boeing par les familles des victimes. L’analyse des boîtes noire d’Ethiopian Airlines devrait en tout cas prendre « des mois », déclarait hier la FAA.

https://www.air-journal.fr/2019-03-14-le-ciel-sans-boeing-737-max-et-maintenant-5211087.html