L’Afghanistan, cimetière du « nation building » – Le Monde

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Chronique. Dans les larmes et le sang, l’injustice et le chaos, Joe Biden a sonné la fin d’une époque. Le 46e président américain a clos, en cette fin d’été, vingt ans d’interventionnisme armé occidental en terres orientales. Bilan amer.

Le retour des talibans à Kaboul est l’ultime épisode du choix stratégique fait par Washington pour répondre aux attentats du 11 septembre 2001 : refaçonner le « Grand Moyen-Orient » (du monde arabe à l’Afghanistan), disait-on à Washington. En Irak comme en Afghanistan, la guerre contre un régime ou contre les groupes djihadistes s’accompagnait du nation building. L’une n’allait pas sans l’autre, contrairement à ce qu’on affirme aujourd’hui à la Maison Blanche. Le militaire avait un pendant humanitaire : favoriser l’émergence d’Etats plus solides et de sociétés plus tolérantes.

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Il faut resituer le nation building dans son époque. L’attaque des djihadistes d’Al-Qaida le 11 septembre 2001 (3 000 morts) a lieu dans le moment unipolaire de l’après-guerre froide. Les Etats-Unis ont le monopole de la puissance mondiale – militaire, économique, technologique, culturelle. Influente dans l’administration de George W. Bush, l’école néoconservatrice pose comme principe que le terrorisme islamiste est l’enfant des régimes faillis du Grand Moyen Orient. La réponse à Al-Qaida, c’est d’implanter la démocratie dans la région – par la force, s’il le faut.

« Façonner la réalité »

Aux commandes à Kaboul depuis 1996, les talibans, par complicité idéologique, hébergent et protègent Al-Qaida. L’intervention occidentale en Afghanistan, l’hiver 2001, chasse les talibans, mais laisse filer Oussama Ben Laden. Les Etats-Unis auraient alors pu remettre les clés du gouvernement à l’opposition armée aux talibans, regroupée dans ce qu’on appelle l’Alliance du Nord (puis le Front uni). Après tout, ces milices ont été l’élément au sol de la campagne de l’OTAN et, en ce mois de novembre 2001, elles contrôlent le pays.

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Mais les Etats-Unis ont fait le choix du nation building : on reste. On sollicite une armée d’ONG humanitaires, on va reconstruire l’Etat afghan, transformer la société afghane, implanter quelques graines de démocratie au pied de l’Hindu Kush. Nous sommes en mesure de « façonner la réalité », dit-on dans l’équipe Bush. Nous allons faire à Kaboul et à Bagdad ce que nous avons fait en Allemagne (de l’Ouest) et au Japon en 1945, glisse le vice-président, Richard Cheney.

Beaucoup a été accompli. L’Afghanistan de 2021 (38 millions d’habitants) est toujours l’un des pays les plus pauvres de la planète, mais tous les indicateurs de développement humain sont en hausse : santé publique, éducation, droits des femmes, notamment. Ce n’est pas rien et cela rend le retour des talibans – et la barbarie théocratique qui leur tient lieu de pratique du pouvoir – d’autant plus insupportable.

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