‘La familia grande’, récit d’un inceste devenu insupportable secret de famille – France Inter

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Dans un livre qui paraît le 7 janvier, la juriste Camille Kouchner accuse le mari de sa mère, le célèbre constitutionnaliste Olivier Duhamel, d’avoir abusé sexuellement son frère jumeau quand il avait 14 ans. Aujourd’hui âgée de 45 ans, elle brise la chape de silence qui entoure l’inceste et le viol.

Camille Kouchner décortique la terrible mécanique du silence qui a ravagé sa famille
Camille Kouchner décortique la terrible mécanique du silence qui a ravagé sa famille © AFP / Thomas SAMSON

Sous le vocable de “familia grande” qui fleure bon les révolutions sud-américaines, objet de prédilection chez les Pisier-Duhamel, il y a toute une société d’esprits brillants et libres, l’élite de la gauche intellectuelle, qui se pressent tous les étés autour de la piscine, dans la vaste propriété d’Olivier Duhamel, à Sanary, dans le Var. C’est la famille élargie, celle qu’on se choisit. Un milieu où tout peut se dire, à condition d’argumenter. Où les enfants sont considérés à l’égal des adultes. Où tout tourne autour de la figure solaire de la mère, Evelyne Pisier, professeure de droit respectée et icône féministe.

Un beau-père idéal

Après avoir divorcé de Bernard Kouchner dont elle a eu trois enfants, Julien et les jumeaux, Camille et “Victor” (ainsi baptisé dans le livre pour le préserver de la curiosité médiatique), elle rencontre le fringant Olivier Duhamel, de dix ans son cadet. C’est un beau-père idéal : “Il m’encourageait pour tout. Il me portait, me rassurait, me donnait confiance”, écrit Camille Kouchner.

Le suicide de la grand-mère brise cette belle harmonie. Evelyne Pisier commence à boire. Bernard Kouchner, le père, est happé par son ministère. On est en 1988. Un jour, c’est l’heure des confidences : Victor raconte à Camille les visites nocturnes du beau-père. “C’est mal, tu crois ?” Réponse de la sœur : “Ben non, il nous apprend, c’est tout. On n’est pas des coincés !” Victor fait promettre à Camille de ne rien dire.

Cette réaction initiale dit bien la sidération des adolescents. Chez les Pisier-Duhamel, on place l’intelligence au-dessus de tout. “Pour un enfant intelligent, rien ne doit être surprenant. La liberté implique de vivre comme les grands.” Dans leur esprit, si leur beau-père fait quelque chose, c’est forcément pour leur bien. Du reste, la mécanique du silence s’installe sans tarder. Ne rien dire à leur mère, qui va mal, devient leur principal souci. En cela, ils sont confortés par leur beau-père, que cette situation arrange. “Il dit que maman est trop fatiguée, qu’on lui dira après.”

C’est là que s’installe la mécanique du silence

Mécanique terrible et parfaitement décortiquée. Silence et culpabilité ravagent la vie de Camille. “En ne désignant pas ce qui arrivait, j’ai été complice de l’inceste.” Pourtant, c’est son frère qui lui demande de se taire. Mais elle ne se laisse pas en paix, tourmentée par ce qu’elle appelle “l’hydre”. Elle s’accable. “Je suis coupable de ne pas avoir empêché mon beau-père.”

Devenu adulte, pressé par sa sœur et son frère aîné, Victor accepte enfin de parler à sa mère. Il veut protéger les plus jeunes enfants de la famille. Mais Evelyne Pisier choisit de protéger son mari : “Il regrette, tu sais. Il n’arrête pas de se torturer.” Ou encore : “Olivier a réfléchi, (…) tu devais déjà avoir plus de 15 ans…” “Ton frère n’a jamais été forcé.” Et puis, il n’y a eu “que des fellations”, alors…

Les amis, eux, savent détournent les yeux pour la plupart. “Je ne les ai pas vus se demander si eux aussi n’avaient pas un peu merdé”, souligne Camille Kouchner.

La seule qui, au milieu du désastre, ne cesse d’exhorter Evelyne à quitter son mari est la comédienne Marie-France Pisier, tante de Camille Kouchner, qui finira par se brouiller avec sa sœur. Le livre lui est dédié.

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