Au deuxième jour du procès Barbarin, l’audition de son évêque auxiliaire de l’époque, Thierry Brac de La Perrière, a entraîné mardi matin un face-à-face cruel avec une des victimes du prêtre pédophile Bernard Preynat. Il faut imaginer la salle du tribunal: à droite, face à la présidente et ses deux assesseurs, il y a le cardinal Philippe Barbarin et ses cinq collaborateurs coaccusés, entourés de leurs neuf avocats. Juste à côté, sur la gauche, les victimes: sept d’entre elles ont choisi de suivre le procès sur les neuf qui se sont constituées partie civile. Elles sont assistées de six avocats. Un détail frappe: du côté des victimes, la majorité des avocats sont des femmes, de l’autre côté ce sont des hommes.

Thierry Brac de La Perrière vient à la barre et il raconte sa rencontre avec Laurent Duverger, le 24 juin 2011. Ce jour-là, l’homme qui vient le trouver a 43 ans, mais il évoque des faits vieux de plus de 30 ans et il dénonce, sans entrer dans les détails, des «violences sexuelles» dont il a été victime de la part du père Preynat. L’évêque auxiliaire offre une écoute attentive: «J’avais accueilli la démarche de M. Duverger comme celle d’un homme qui voulait être entendu et s’ouvrir de sa souffrance. Aurais-je dû en parler, dénoncer le cas? Votre démarche, à mon sens, n’avait pas ce but.»

De fait, Thierry Brac de La Perrière ne déclenche aucune procédure et, une semaine plus tard, il part comme évêque dans un autre diocèse. Pour lui, pas de problème: «Je savais que le cardinal Barbarin était attentif à ce prêtre et je lui faisais confiance.» Mais voilà. Dans la salle d’audience, il y a Laurent Duverger, et sa mémoire de la rencontre n’est pas tout à fait la même. Il n’a pas d’avocat, alors la présidente l’autorise à poser lui-même des questions.

«Vous souvenez-vous de m’avoir dit: «Preynat, on l’a à l’œil. Il n’est plus en contact avec des enfants?» – Non, je ne me souviens pas. Je pense avoir dit qu’il n’y avait plus de danger avec des enfants pour Preynat. – Moi je m’en souviens, vous l’avez dit! Et pour moi ça signifiait: il n’y a plus de problème Preynat. Il n’est plus en contact avec des enfants, point!» Ce jour de juin 2011, Laurent Duverger part donc rassuré, il est convaincu, dit-il, «qu’ils avaient fait le travail». En réalité, le père Preynat dirigeait encore une paroisse, il était en contact avec des enfants et l’est resté jusqu’au 31 août 2015, date à laquelle il est destitué de toutes ses fonctions.

Instructions très claires

Une avocate des victimes prend le relais. Elle rappelle à Thierry Brac de La Perrière qu’en 2001 déjà, l’évêque de Bayeux a été condamné pour non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs et que, depuis, les instructions de l’Église sont très claires: «Dès qu’il y a connaissance de faits, il y a l’obligation de dénoncer à la justice», résume l’avocate. «Vous connaissez cette brochure? – Bien sûr. – Alors pourquoi ne pas avoir agi? – En l’occurrence, j’avais l’impression d’avoir entendu Laurent Duverger dans un cadre de ministre du culte recevant des confidences et je ne me sentais pas l’obligation de dénoncer.»

L’après-midi, à la reprise de séance, l’audition des victimes peut commencer. Elles n’inspirent pas la pitié, elles sont actuaire, chefs d’entreprise, elles ont des familles, des enfants, elles s’expriment posément, mais toutes disent avec émotion l’angoisse profonde qui les tenaille, cette idée qui leur est proprement insupportable: qu’un autre enfant puisse vivre ce qu’eux-mêmes ont vécu.

Lenteur insupportable

Alexandre Hezez est le premier à prendre la parole, c’est lui qui a déclenché toute l’affaire en dénonçant auprès de l’évêché, en juin 2014, les faits dont il avait été victime. Il souligne que tous ses interlocuteurs l’ont reçu avec humanité et qu’aucun n’a mis sa parole en doute, mais face aux lenteurs et à certaines demi-vérités, il a fini par perdre confiance et déposer une plainte.

«Qu’on ne puisse plus sciemment laisser un pédophile au contact d’enfants»

On entend ensuite Laurent Duverger, qui livre un témoignage poignant sur trois ans de sévices sexuels alors qu’il n’avait que 10 ans, sur le silence dans lequel sa propre mère l’enferme quand il en parle à son adolescence, sur les effets destructeurs de cette chape de silence dans sa vie privée jusqu’à ce qu’il arrive à en sortir.

Sortir du silence, c’est précisément ce qu’ils attendent de l’Église. «Qu’on ne puisse plus sciemment laisser un pédophile au contact d’enfants», conclut François Devaux, qui a créé l’association La Parole libérée. Comme à court de mots, il lâche: «Parce que… c’est quelque chose de stratosphérique!» (TDG)

Créé: 08.01.2019, 21h43