“Cette nuit a été pour moi un calvaire. C’est un drame inacceptable. Vous trouvez là un homme qui ne décolère pas…” Christian Karoutzos n’a évidemment pas dormi de la nuit, scotché aux écrans de télé, à regarder, les larmes aux yeux, Notre-Dame en flammes.

“On commence à s’émouvoir lorsque le drame arrive”

Si cet homme de l’art est en colère, c’est parce que “nous sommes dans un pays où, malheureusement, on commence à s’émouvoir lorsque le drame arrive. Mais, c’est avant qu’on doit prendre les mesures pour éviter les drames. On le fait bien sur la route pour prévenir les accidents graves, mais jamais on ne le fait pour éviter la mort de nos monuments. Depuis lundi soir, on pleure tous, mais qu’est-ce qui est fait pour que ça n’arrive pas ? Rien.” 

La flèche a disparu à tout jamais. “En France, on ne se donne pas les moyens de conserver cette mémoire culturelle sans laquelle nous reviendrions à l’âge de pierre. On entend dire, depuis lundi soir, que l’on va reconstruire la flèche de Viollet-le-Duc, mais non, ce ne sera pas elle ! Ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est une question d’authenticité. Dans ce pays, on n’arrive pas à valoriser notre patrimoine, qui est pourtant un vecteur économique important, notamment touristique.”

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“Actuellement, sur de gros chantiers comme celui de Notre-Dame, il faut un Monsieur sécurité qui soit là en permanence, pendant toute la durée du chantier, et surtout à la fermeture des portes. Sur un budget de 150 millions d’euros comme celui-ci, il faudrait impérativement dégager le budget pour un tel poste, mais ce n’est pas le cas”.

“Le ministère de la Culture affiche des ambitions qu’il n’est pas en mesure d’assumer. Et les crédits annuels affectés à la restauration du patrimoine ne peuvent pas toujours être consommés entièrement, faute de personnel suffisant ou suffisamment qualifié sur le terrain.”

“En quarante-cinq ans d’expérience sur la restauration de monuments historiques, il m’est arrivé de voir des gens qui fument sur les chantiers, et qui jettent leur clope. C’est impensable ! Il faut les virer et leur interdire de revenir. Sur de tels chantiers, on utilise souvent des chalumeaux – on fait beaucoup de soudure de plomb – eh bien, on devrait avoir des outils qui s’éteignent quand le professionnel ne les a plus en main… J’ai vu arriver tellement d’accidents ! Pourquoi on n’arrive pas à prendre des mesures efficaces ? Pourquoi ? ”

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Évoquant “ce traumatisme historique”, Christian Karoutzos est triste et sévère :  “Notre-Dame de Paris, elle porte depuis huit siècles la mémoire de la France. Cela mérite que l’on se penche d’un peu plus près sur ce qu’on fait pour la protéger. Les Français ont le droit de savoir quelles politiques sont menées sur ce plan. Or, le ministère de la Culture affiche des ambitions qu’il n’est pas en mesure d’assumer. Vous vous rendez compte que les crédits annuels pour les restaurations de monuments historiques pour tout le pays est de seulement 340 millions d’euros ? Mais le pire, c’est qu’on n’arrive pas à les dépenser entièrement tous les ans parce qu’il n’y a pas le personnel suffisant ou suffisamment qualifié sur le terrain ! ”

Les métiers les plus mal traités. Christian Karoutzos déplore “qu’il faille un tel drame pour mettre en lumière nos métiers, qui sont les plus mal traités. Au niveau du ministère, il y a de réelles difficultés : manque de moyens techniques et manque de moyens humains dans quasiment tous les métiers : couvreurs, tailleurs de pierre, maçons, doreurs, restaurateurs de peinture… Il faut des compétences exceptionnelles, les conditions de travail sont dures (par exemple le froid), les déplacements nombreux, et ces professionnels sont les plus mal considérés, mal payés, sans prise en compte de la qualification à sa juste valeur”.

Laurence Coupérier