Le 30 septembre, se tiendra à l’Assemblée nationale un débat sur la politique migratoire. En parallèle, l’Inspection générale des affaires sociales et l’Inspection générale des finances mènent un audit de l’Aide médicale d’Etat (AME), dispositif qui permet l’accès aux soins des personnes en situation irrégulière.

Janvier 2018. A l’Elysée, Emmanuel Macron reçoit les grands élus pour présenter ses vœux aux corps constitués. Il s’approche d’un parlementaire RN et échange quelques mots de courtoisie avec lui, en aparté, sous l’œil intrigué de ses ministres Gérard Collomb, Jean-Michel Blanquer et Sébastien Lecornu. « Au fond, je partage beaucoup des préoccupations que vous portez », lui glisse le chef de l’Etat à l’oreille.

Un soutien du Premier ministre sourit, puis ironise : « Heureusement qu’il y a un mec de gauche à Matignon parce que, waouh, Macron est très à droite sur l’immigration ». Entre le Président et Édouard Philippe, les sujets de divergence sont rares. L’immigration en fait partie. Comme ce 12 décembre 2018 lorsque le premier fait de ce sujet brûlant un thème à part entière du grand débat national à venir dans un compte rendu officiel du conseil des ministres. Sous l’impulsion du Premier ministre, il sera finalement fondu dans la catégorie plus large de la citoyenneté.

Cet été, Emmanuel Macron a beaucoup parlé de la question migratoire à ses ministres. Notamment aux trois – Agnès Buzyn, Christophe Castaner et Jean-Yves Le Drian – qui siégeront au banc lors du débat sur l’immigration à l’Assemblée nationale le 30 septembre. Message reçu 5 sur 5 : entre juin et septembre, la doctrine de l’Intérieur a changé. Christophe Castaner voulait à tout prix éviter une nouvelle loi. Aujourd’hui, légiférer redevient une option.

Le précédent Sarkozy. Marqué par la progression de l’extrême droite en Allemagne, le Président soumet ainsi sa majorité à un exercice périlleux. Elle qui s’était déjà fracturée lors du débat sur la loi Asile et immigration de Gérard Collomb. « Il y a un décalage réel entre le Président et sa majorité. Nous devrons trouver des options qui garantissent l’objectif présidentiel en maintenant l’unité du groupe», estime un membre de la majorité, familier des questions migratoires. « On ne va pas refaire les mêmes erreurs que Nicolas Sarkozy. C’est comme ça qu’il s’est planté. On ne peut pas se permettre d’aller sur le terrain du Rassemblement national », alerte un député macroniste. « Nicolas Sarkozy avait imposé la double peine à sa majorité. Emmanuel Macron impose le débat sur l’immigration à la sienne », surenchérit un ministre.

La probable réforme de l’Aide médicale d’Etat (AME) à l’automne esquisse déjà un remake des divergences entre l’Elysée et Matignon. En réunion de groupe à l’Assemblée, la semaine dernière, Édouard Philippe s’est montré catégorique : « Hors de question d’avoir un débat sur la suppression de l’AME. » L’existence même de ce régime n’est pas menacée même si le Président compte bien revoir le panier de soins, qu’il juge trop large. Emmanuel Macron et Édouard Philippe partagent les grandes lignes de cette réforme, pas les mots pour la dire.

A Matignon, on prône la marche à petits pas : « L’AME, à ce stade, n’est pas le sujet. Il faut d’abord débattre de nos grands principes et objectifs de politique migratoire. » Une réunion de travail devrait se tenir le 23 septembre à Beauvau entre les cabinets de Nicole Belloubet, Jean-Yves Le Drian et les députés LREM et MoDem. Les députés macronistes réclament un rapport parlementaire ou gouvernemental sur le sujet pour établir un état des lieux. A l’issue du débat du 30 septembre, le gouvernement devrait émettre une série de propositions, dont certaines pourraient être intégrées au budget 2020.

«Angoisse identitaire». Dire les choses telles qu’elles sont, voilà le mantra présidentiel. Lorsque la semaine dernière, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye parle « d’armer notre pays » pour « affronter les moments de déstabilisation migratoire », c’est du Macron. « On parle bien de Sibeth Ndiaye, elle-même binationale ? Le hiatus va être grand ! », s’étrangle un député macroniste.

Le poids des mots, le choc des images. Le chef de l’Etat en garde plusieurs en tête. Au printemps dernier, un député lui rappelle que pendant sa campagne, il avait mis l’accent sur la nécessité de bien accueillir les migrants. Le Président lui explique que le contexte a changé, qu’il ne s’agit plus uniquement de demandeurs d’asile venus de pays en guerre, que les migrants d’Europe de l’est (Albanie) ou du Caucase (Géorgie) sont de plus en plus présents, qu’il l’a vu de ses propres yeux en marge d’un déplacement.

La sortie du Grand débat a aussi laissé le sommet de la macronie sur sa faim : « L’immigration n’est pas remontée dans les discussions, plus dans les cahiers de doléances. Il existe pourtant une angoisse identitaire chez les Français. On ne peut pas ne pas entendre cette inquiétude. Il y a une immigration qui se voit, avec des tentes Quechua en pleine ville », développe un conseiller élyséen.

Prise de conscience. Taire le sujet ouvrirait un boulevard aux extrêmes, se persuade Emmanuel Macron. C’est d’ailleurs, juge-t-il, ce qui explique la montée des populismes dans le monde. Comment en est-il arrivé à épouser une pensée aussi décomplexée sur l’immigration ?

En janvier 2015, le politologue Laurent Bouvet publie L’insécurité culturelle : sortir du malaise identitaire français. Concept cher au géographe Christophe Guilluy, l’insécurité culturelle désigne le sentiment éprouvé par un groupe d’individus soumis à une présence extérieure. La gauche est au mieux mal à l’aise, au pire scandalisée. Mais à Bercy, le ministre de l’Economie est curieux. Il rencontre à plusieurs reprises Laurent Bouvet.

Le concept s’impose dans ses discours. Le 16 octobre 2016, dans un long entretien au magazine Challenges, le candidat à la présidentielle ne s’embarrasse pas de nuances : « Je suis pour une politique qui regarde en face l’insécurité culturelle et sociale d’une partie du pays (…) Quand la République ne propose plus aux citoyens un avenir commun meilleur, (…) alors ils se replient dans leurs petites et grandes différences. Dès lors, l’horizon de la guerre civile est partout. » Devant le congrès réuni à Versailles, en juillet 2018, le chef de l’Etat met une nouvelle fois en garde contre « l’insécurité culturelle et civilisationnelle ».

« Au fil du temps, Emmanuel Macron a intégré à sa politique centrée sur l’économie et le social des enjeux d’identité collective, observe Laurent Bouvet. Face au Front national, il a compris qu’il ne fallait pas occulter les sujets de représentation de cette insécurité culturelle tels que l’immigration. Et comme il est plus rapide que d’autres, il s’en saisit. Disons que cette prise de conscience vient plus de l’intelligence que du cœur. »

2022 dans le viseur. « Macron est absolument déterminé. Son analyse politique est de considérer que 2022 se jouera sur la question de l’immigration », juge un député. « Le pic migratoire n’est pas atteint, abonde l’ancien conseiller à l’Elysée aujourd’hui député européen, Stéphane Séjourné. Les bouleversements migratoires et technologiques vont remettre au centre du jeu les questions régaliennes. Nous vivons dans un monde qui n’a jamais autant bougé. Cela crée beaucoup d’insécurité chez les citoyens. » « Le sujet est très abrasif. Il porte au pouvoir les populistes partout dans le monde. C’est un constat objectif. Il faut traiter les choses avec pragmatisme », défend un rouage de la majorité.

Emmanuel Macron prépare donc l’avenir. Face aux inquiétudes des Français, « le rôle du politique, c’est de les protéger et de leur montrer qu’il sait où il les emmène. Si on n’anticipe pas ces grands sujets, nous n’aurons pas de doctrine le jour où il faudra appliquer une politique », assure le député européen Stéphane Séjourné. En marge de sa rentrée politique ce week-end, à Fréjus (Var), Marine Le Pen ne s’y est pas trompée : « C’est la preuve qu’il faut participer aux élections. Même si on perd, Monsieur Macron parle d’immigration. » Sur ce sujet, la prochaine présidentielle a déjà commencé.