Hommage à Samuel Paty: que contient la lettre de Jean Jaurès lue dans les écoles? – BFMTV

Spread the love
  • Yum

“Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants, vous êtes responsables de la patrie” dit Jean Jaurès dans cette lettre aux Instituteurs et Institutrices, publiée en 1888.

Un hommage à Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie tué le 16 octobre pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves, est prévu dans les établissements scolaires français ce lundi, pour la rentrée des classes. Il se traduira notamment “par la lecture de la lettre aux Instituteurs et Institutrices de Jean Jaurès, suivie d’une minute de silence”, explique le ministère de l’Éducation. Toutefois, en raison des contraintes sanitaires et sécuritaires, cet hommage se limitera lundi dans bon nombre d’établissements scolaires à une minute de silence.

>> EN DIRECT – Confinement: 12 millions d’élèves font leur rentrée avec un protocole sanitaire renforcé

Cette lettre a été à l’origine publiée le 15 janvier 1888, dans les colonnes du quotidien régional La Dépêche du Midi, alors que Jean Jaurès, âgé de 29 ans, est député du Tarn. Le journal rappelle que le professeur a écrit 1312 articles dans ses colonnes, de 1887 à 1914, dont cette lettre.

• Que dit Jean Jaurès dans sa lettre ?

Il y “met en avant le rôle primordial des enseignants dans la formation d’un citoyen éclairé dans une démocratie libre”, écrit le média. “Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants, vous êtes responsables de la patrie”, débute le texte de Jean Jaurès.

Cette lettre rappelle à l’enseignant son rôle primordial au sein de la société: former la jeunesse, donc former la nation future. Il doit donc faire preuve d’un engagement profond en étant “pénétré de ce qu’il enseigne”, notamment en apprenant aux écoliers à lire: “Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout”, écrit Jean Jaurès. Il souligne également le potentiel naturel de chaque enfant car “leur âme recèle des trésors à fleur de terre: il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour”.

Le texte revêt également une dimension patriotique: “Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme”.

“Ce n’est pas du tout une lettre pour encenser les instituteurs et les institutrices. Ce n’est pas une lettre aux hussards noirs. C’est une lettre pour les exhorter à être à la hauteur de leur tâche”, explique sur France Culture l’historien de l’éducation Claude Lelièvre.

Pour lui, ce texte est une “profession de foi” envers les jeunes Français capables et avides d’apprendre si on leur enseigne bien, et envers les enseignants, qui promettent une France éclairée de par le bon exercice de leur métier.

• Pourquoi la lire pour cette rentrée ?

Ce texte est un hommage au travail d’enseignant effectué par Samuel Paty tout au long de sa carrière. “Samuel Paty incarnait au fond le professeur dont rêvait Jaurès dans cette lettre aux instituteurs”, a déclaré le président français Emmanuel Macron le 21 octobre dernier, lors de l’hommage qui lui était dédié à la Sorbonne. “Celui qui montre la grandeur de la pensée, enseigne le respect, donne à voir ce qu’est la civilisation”.

Ces conseils de Jean Jaurès visent à ce que “les élèves apprennent à être autonomes, à réfléchir, à se forger une opinion, conseils auxquels Samuel, tu as été fidèle”, déclarait le même jour Christophe Capuano, un des amis de l’enseignant en histoire-géographie, qui a lu la lettre de Jean Jaurès lors de la cérémonie.

Alors que le corps professoral a été très touché par le meurtre de Samuel Paty, ce texte représente également une promesse d’un futur meilleur par l’éducation. “C’est vraiment une lettre qui se projette dans l’avenir et qui ne le craint pas”, explique Claude Lelièvre.

“La lecture de la lettre de Jean Jaurès aux instituteurs et aux institutrices, elle répond à cette demande de redonner le sens du métier tel que l’a voulu l’école publique à une autre époque, quand on était souvent dans des affrontements. À l’époque, c’était avec l’Église catholique”, a estimé dans un entretien à France Info le sociologue Jean Viard.

• Pourquoi cette lecture a-t-elle été critiquée ?

La semaine dernière, la lecture de la lettre de Jean Jaurès a été critiquée par plusieurs représentants du corps enseignant, car des passages en ont été tronqués par le ministère de l’Éducation.

Lors des extraits lus le 21 octobre, dernier, Emmanuel Macron cite un passage de la lettre: “la fermeté unie à la tendresse”. Or, comme le note Libération, le mot fermeté n’apparaît en réalité pas dans le texte de Jean Jaurès, qui parle de transmettre aux élèves, non pas la fermeté, mais “la fierté unie à la tendresse”.

“Le ministère a publié sur le site eduscol une version courte et une longue de La Lettre aux Instituteurs et Institutrices selon l’âge des élèves. Cependant, les deux versions sont amputées”, écrit également le syndicat Sud Éducation vendredi.

Une version courte, destinée aux écoliers plus jeunes, coupe un passage sur la critique par Jean Jaurès du système scolaire, notamment le manque d’indépendance des instituteurs dans l’enseignement, mais aussi toute la partie sur la capacité des enfants à apprendre, et à être curieux. La version longue ne coupe que ce premier passage qui dit:

“J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.”

Le ministère de l’Éducation, interrogé par Libération, a justifié ces coupes par “la volonté de fournir un outil clé en main”, rappelant que “ce genre de modalités pédagogiques sont très courantes pour les commémorations”. D’après les observations du quotidien, la version longue (mais toujours incomplète), n’a pas été mise en ligne tout de suite sur le site du ministère de l’Education, et les marqueurs soulignant qu’un passage avait été retiré ne sont apparus que dimanche.

L’intégralité de la “Lettre aux instituteurs et institutrices” parue le dimanche 15 janvier 1888 dans La Dépêche:

“Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur: la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh quoi! Tout cela à des enfants! Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.

J’entends dire, il est vrai: À quoi bon exiger tant de l’école? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même? Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à des cœurs tout neufs? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité. Comment donnerez-vous à l’école primaire l’éducation si haute que j’ai indiquée? Il y a deux moyens. Il faut d’abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre, leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire? J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de Belleville, qui me disait: ‘Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire.’ Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.

J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître.

Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine!

Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah! sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il vous est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous. Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser.

Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable: ‘Les enfants ont en eux des germes, des commencements d’idées.’ Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.

Je dis donc aux maîtres, pour me résumer: lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs.

Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront.”

Salomé Vincendon

Salomé Vincendon Journaliste BFMTV

Leave a Reply

%d bloggers like this: