Hommage à Samuel Paty : l’étrange tripatouillage de la lettre de Jean Jaurès – Libération

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«Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants.» Ainsi s’ouvre la «Lettre aux instituteurs et institutrices» de Jean Jaurès, publiée le 15 janvier 1888 dans le journal la Dépêche de Toulouse. Après la lecture d’extraits lors de la cérémonie d’hommage à Samuel Paty à la Sorbonne le 21 octobre, le même texte sera lu par les professeurs lundi devant leurs élèves, juste avant la minute de silence.

Mais quel texte ? De nombreux enseignants ont eu la surprise de découvrir qu’il leur avait été envoyé une version fortement raccourcie. Alertée par des collègues, Pauline (1), professeure de philosophie dans un lycée en Occitanie, vérifie en recherchant l’original dans un recueil de 1899 sur le site de la BNF. Elle découvre que dans la version qu’elle vient de recevoir, il manque trois paragraphes. Et même que la «fierté alliée à la tendresse», mentionnée par Jean Jaurès pour expliquer la «grandeur» de l’enseignant, s’est transformée en «fermeté» – un mot qui n’apparaît à aucun moment dans la lettre. Pour la professeure qui s’intéresse «pile en ce moment aux théories du complot» dans sa classe, ces omissions sont «une grosse maladresse, voire un peu révoltantes», surtout pour «un hommage à Samuel Paty et à la liberté d’expression».

Un «manque de confiance»

Il semble que cette version expurgée ait été diffusée par plusieurs rectorats, a minima dans la région Centre et en Occitanie. Elle émane en fait d’un espace de ressources pédagogiques pour le premier degré de l’académie de Poitiers, et, selon la communication de ce rectorat, «a été mise en ligne en 2016 dans le cadre de la semaine pour la laïcité». C’est surtout le premier résultat référencé sur Google avec le titre de la lettre.

Au ministère de l’Education, on renvoie les enseignants au portail officiel Eduscol, où se trouvent cette fois deux versions du texte : l’une, d’une page, «adaptée pour un public plus jeune» et une seconde «pour les lycéens». Jusqu’à samedi soir, seul le texte de la version courte était en ligne, comme l’a constaté Amélie Hart-Hutasse, professeure d’histoire-géographie. Elle qui trouvait déjà «ce texte très beau mais extrêmement ardu pour les élèves» déplore auprès de Libération le «manque de confiance» alors que «notre travail est justement de savoir utiliser des extraits pertinents».

Le ministère justifie ces coupes par «la volonté de fournir un outil clé en main», rappelant que «ce genre de modalités pédagogiques sont très courantes pour les commémorations». Depuis, la version longue est disponible sur Eduscol… mais toujours pas l’intégrale. Manque encore le paragraphe où Jaurès défend l’autonomie de l’enseignant et critique vertement le recours excessif aux évaluations.

«Sacrifier la réalité à l’apparence»

«Et est-ce que quelques lignes tronquent le message global ?» s’interroge la chargée de communication du ministère, qui «trouve personnellement ce passage très daté». Ce qui interpelle Jérôme Pellissier : «Il fallait dans ce cas couper les parties anachroniques sur les enfants des campagnes qui reviennent après les récoltes», s’amuse cet écrivain et animateur du site Jaurès.eu. Il a justement participé à retranscrire mot à mot le texte numérisé pour le rendre plus lisible.

Le passage tronqué révèle, selon lui, «combien Jaurès était soucieux de l’autonomie de l’enseignant et de ne pas faire des élèves des bêtes à concours». Extrait qui résonne fortement pour les professionnels de l’éducation interrogés par Libération, notamment avec la «réforme du baccalauréat» ainsi que «la politique d’évaluation permanente mise à l’œuvre par Jean-Michel Blanquer». Ce dimanche, le ministère ajoutait une indication visuelle pour marquer l’endroit où le passage a été supprimé, sans toutefois rétablir le texte complet. Quitte, comme le disait précisément Jaurès, à «sacrifier la réalité à l’apparence».

(1) Le prénom a été modifié.

Grégoire Souchay

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