Sans Facebook, pas de Gilets jaunes ? Née sur le réseau social, la mobilisation s’appuie très largement sur l’entreprise fondée par Mark Zuckerberg pour se structurer. C’est l’avis d’Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en Sciences de l’information à l’université de Nantes, pour qui Facebook est «  parfaitement adaptée à un mouvement construit sur de l’indignation  ».

Quel rôle joue Facebook dans le mouvement des Gilets jaunes ?

« Facebook n’est pas simplement une caisse de résonance qui permet d’amplifier le bruit, c’est un mode de propagation de la mobilisation qui est basé sur de l’instantané, de l’émotionnel, et qui survalorise des sentiments d’injustice. Les émotions liées à la colère sont celles qui se propagent le mieux sur la plateforme. Facebook offre une architecture technique de circulation de l’information qui est donc parfaitement adaptée à un mouvement construit sur de l’indignation.

Et la plateforme en bénéficie aussi, puisqu’elle se nourrit des interactions, et ces contenus viraux en génèrent beaucoup. C’est la mécanique même de la viralité : Facebook a cette capacité à souffler sur les braises. Dès qu’une revendication a tendance à retomber, y compris dans sa couverture médiatique, l’algorithme du réseau va en permanence vous exposer de nouveau à des éléments de revendications, que vous aviez peut-être likés il y a une semaine. La plateforme ramène votre attention sur ces sujets mobilisateurs et engageants. Donc elle peut, d’une certaine manière, aider un mouvement à tenir dans la durée  ».

Le réseau social peut-il aider le mouvement à aboutir ?

« Facebook est un outil formidable pour favoriser l’émergence et l’évolution des mouvements, mais il rend les conditions de la victoire impossible, puisque son intérêt n’est pas que la révolution aboutisse, mais que la machine à revendications tourne à plein régime. Son algorithme va constamment jeter de l’huile sur le feu, pour entretenir cette interaction permanente qui construit le modèle économique de Facebook.

Facebook a modifié son algorithme en début d’année pour favoriser ces interactions : il a fait un peu descendre, dans le fil d’information des utilisateurs, les contenus en provenance de médias, et essayé de survaloriser les interactions directes de personnes à personnes. Il a aussi remis en avant son outil qui permet de créer des groupes, où on va interagir et échanger des contenus. Mark Zuckerberg avait expliqué qu’il y a derrière cet outil une stratégie politique, ces groupes devaient permettre aux citoyens de se mettre directement en rapport avec leurs représentants.

Mais le problème des Gilets jaunes, ce n’est pas la représentativité, c’est un problème de visibilité. Ils considèrent que ni les politiques, ni les journalistes, ni les syndicats ne leur prêtent attention, or c’est ce qu’ils veulent, de l’attention. Sur n’importe quel autre mouvement, on aurait vu apparaître des assemblées, des porte-parole, mais là non, ils ne sont pas dans une démarche de négociation. Il faut d’abord apaiser la colère, par des gestes forts ».

Facebook est-il un outil démocratique ?

« Oui, c’est un outil profondément démocratique, parce que si Facebook n’était pas là, indépendamment du fond des demandes et modes d’action des Gilets jaunes, cette détresse sociale incontestable n’aurait jamais pu atteindre la proportion qu’elle a atteint en termes de visibilité. Facebook est un ascenseur de la colère sociale. Mais la plateforme ne devrait être qu’une étape de visibilité, et ensuite on devrait avoir un espace public de débat qui permette de déclencher une action politique. Or tout tourne à l’intérieur du réseau social, et à force, ces colères, pour légitimes qu’elles soient, finissent par se rancir.

Les revendications sont entretenues sur le mode le plus pulsionnel et le moins rationnel possible, mais si on veut les faire avancer, à un moment, en démocratie, il faut de la rationalité. Et puis il y a une dernière composante dont on a eu un aperçu avec le scandale Cambridge Analytica  : il est très facile pour des partis politiques ou des lobbys d’instrumentaliser cette colère, et de la retourner contre les gens qui l’ont exprimée. Il y a très clairement un risque ».