Gérald Darmanin : «Cela fait des années que l’on crache à la figure des policiers» – Le Parisien

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Il reçoit au coin du feu dans son bureau de la place Beauvau, mais la situation en France n’inspire pourtant pas à la détente. En moins de trois mois, Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, a dû faire face à trois attentats : devant les anciens locaux de Charlie Hebdo à Paris (XI e ), à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) puis à Nice (Alpes-Maritimes). Il se débat aussi à l’étranger pour parvenir à renvoyer vers leurs pays d’origine des dizaines d’étrangers radicalisés que la France souhaite expulser. Ce samedi encore, le ministre s’est entretenu avec les syndicats de police pour leur présenter le livre blanc de la sécurité intérieure, qui ambitionne de bâtir la sécurité du XXI e siècle et dont il nous présente les principales pistes en exclusivité. Le tout alors que les forces de sécurité tentent au mieux de faire respecter le confinement, et ne sont, selon lui, pas assez protégées des dérives d’Internet.

RADICALISATION ET TERRORISME

Vous rentrez d’une série de déplacements à l’étranger (Maroc, Russie, Algérie, Tunisie) où il a été question des fameux laissez-passer consulaires, ces documents sans lesquels les expulsions sont impossibles. Pourquoi cela bloque-t-il toujours ?

J’effectue des déplacements en Europe pour dégager avec nos partenaires européens une position commune sur la maîtrise de nos frontières extérieures à la demande du Président de la République. Et j’ai effectué des déplacements en dehors de l’Union, comme ceux que vous mentionnez, où il s’agit de lutter contre le terrorisme, améliorer notre coopération en matière de renseignement et obtenir le retour dans leur pays d’origine des étrangers en situation irrégulière, en particulier s’ils sont radicalisés. On ne peut pas parler de situation bloquée. Ce n’est pas vrai. Depuis 2017, 471 étrangers radicalisés ont été reconduits. Aucun président n’a fait autant qu’Emmanuel Macron. Quand je suis arrivé au ministère de l’intérieur, il y avait encore 231 étrangers en situation irrégulière et suivis pour soupçon de radicalisation. Depuis, nous en avons expulsé 48 dont 30 au cours de ces trois dernières semaines, dans un contexte sanitaire exceptionnel, avec certains espaces aériens fermés. 50 ont été placés en centre de rétention administrative et 40 assignés à résidence, en attente d’être expulsés. Sur les 231, plus de la moitié est donc hors d’état de nuire.

Et les autres ?

Nous y travaillons à la demande du Premier ministre. Ils ne sont pas expulsés pour trois raisons. Une dizaine d’entre-eux ont le Covid et le seront naturellement dès que leur situation sanitaire le permettra. D’autres nécessitent qu’on vérifie leur identité, qu’on s’assure qu’ils sont bien Russes ou Algériens comme ils le disent par exemple. On cherche alors dans les fichiers, on fait des actes d’enquête, on cherche une demande d’asile. On fait venir aussi des délégations de l’étranger pour identifier leurs origines. Enfin, il y a la catégorie de ceux qu’on ne peut pas renvoyer car leurs pays sont en guerre : la Syrie ou la Libye. Et ils sont nombreux ! Mais tous sont sous très étroite surveillance.

Quelle a été l’attitude des autorités algériennes ?

J’ai rencontré le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères et de l’Intérieur. Je les remercie pour leur coopération. L’Algérie est un grand pays cher à mon cœur. Ils m’ont clairement affirmé que les nationaux qui relevaient de leur responsabilité seraient repris à la condition que ce soit bien leurs nationaux, ce qu’on peut tout à fait comprendre. D’ailleurs, à la suite de mes différents déplacements, il y a déjà eu certain nombre d’expulsions…

La famille de l’assassin de Samuel Paty, des Russes d’origine tchétchènes, avait obtenu l’asile politique en France en 2011… L’asile est-il trop dévoyé ?

La politique migratoire de notre gouvernement est tout sauf laxiste. Elle est même plus dure que celle de nos prédécesseurs. L’an passé, sur 133 000 demandes, 100 000 ont été refusées. En réalité, rares sont ceux qui obtiennent le droit d’asile. J’ai par ailleurs donné des consignes claires aux préfectures, par une instruction du 29 septembre. Nous refuserons l’asile à toute personne auteur d’actes de délinquance. De même, toute personne qui trouble gravement l’ordre public ne doit pas pouvoir renouveler sa carte de résident. Enfin, nous avons constaté que des gens qui ont le droit d’asile en France reviennent parfois en Russie pour les vacances. Il faut être cohérent. Si on est pourchassé, on ne retourne pas dans son pays.

Y a-t-il eu une faille des services dans le cas d’Abdouallakh Anzorov, l’assassin de Samuel Paty ?

Non. Il faut bien voir que nous sommes confrontés à un nouveau phénomène : des personnes qui se radicalisent de façon extrêmement rapide. En quelques mois. Ce n’était pas le cas lors des attentats de 2015. Et ils le font sous la pression d’officines islamistes, d’associations militantes. Aujourd’hui, les services n’ont pas les moyens législatifs de lutter contre cela. Le 12 octobre, les renseignements territoriaux avaient rédigé une note expliquant qu’ Abdelhakim Sefrioui, lequel se prétendait imam ce qui est faux, et le père d’une élève étaient allés faire pression sur la principale du collège, en disant qu’ils ne voulaient pas qu’on enseigne la liberté d’expression. Or, actuellement, la loi n’interdit pas qu’on puisse refuser d’être soigné par une femme dans un service public de santé pour des motifs religieux. Elle n’interdit pas qu’une femme refuse de répondre à un homme dans un service d’état civil d’une mairie. Vous pouvez mettre en ligne une vidéo contre un professeur, sans être poursuivi. La pression communautaire sur les services publics et la mise en ligne de la fatwa contre Samuel Paty ont armé physiquement le terroriste tchétchène.

Cela va-t-il changer ?

La loi renforçant les principes républicains, dit du séparatisme, donnera lieu à de nouvelles incriminations pénales que nous avons élaborées avec Éric Dupond-Moretti. Elle sera présentée le 9 décembre. Elle pénalisera toute pression communautariste sur le service public. Vous ne pourrez plus publier en ligne des contenus entraînant une mise en danger d’autrui, soit physique soit psychique, en donnant le nom, le prénom, la profession, l’adresse d’une personne.

Une crainte entoure la prochaine sortie de prison de nombreux détenus condamnés pour des faits liés au terrorisme…

Depuis 2015, 150 détenus condamnés pour terrorisme pour avoir été liés à des terroristes sont sortis. 83 ont été libérés en 2020, 12 le seront encore d’ici la fin de l’année. Il y a ensuite 64 libérations prévues en 2021, 46 en 2022 et 33 en 2023. Des solutions existent pour que ces personnes restent sous surveillance. Par ailleurs, une loi doit être votée pour nous donner les armes afin de continuer à surveiller ces personnes quand ils sont Français tout en respectant l’Etat de droit. On ne peut pas enfermer des gens qui ont purgé leur peine, mais s’ils restent dangereux. On doit les surveiller étroitement. Quant aux étrangers, ils doivent être expulsés.

L’AVENIR DE LA POLICE

«Il faut rendre son attractivité au vrai boulot de flic, celui de l’enquête»./LP/Delphine Goldsztejn
«Il faut rendre son attractivité au vrai boulot de flic, celui de l’enquête»./LP/Delphine Goldsztejn  

La sortie du livre blanc sur la sécurité, maintes fois repoussée à cause notamment du Covid, va-t-elle conduire à une réorganisation des forces de l’ordre, et plus particulièrement de la police ?

Le sujet essentiel, c’est celui de la sécurité dans la rue. En second, celui de la maîtrise de nos frontières, pour lutter contre les stupéfiants et l’immigration clandestine. Pour être plus efficace, il faut améliorer la coordination entre les différents services : sécurité publique (SP), police aux frontières (PAF), police judiciaire notamment. Il faut une simplification des ordres donnés, une cohérence de commandement et la responsabilisation des fonctionnaires nommés. Je veux une direction départementale unique de la police nationale dans chaque département. Aujourd’hui, il n’y a pas un directeur départemental de la police qui a sous ses ordres la sécurité publique, la police aux frontières, ni la police judiciaire. Cela crée notamment des discordances contre-productives dans la reconduite aux frontières.

Comment cela va-t-il se traduire concrètement ?

La direction départementale unique de la police nationale va être mise en place dès le début de l’année prochaine dans trois départements métropolitains : le Pas-de-Calais, la Savoie et les Pyrénées-Orientales. Deux de ces trois départements « frontière » connaissent des difficultés liées à l’immigration. L’expérience durera un an avant que le système soit généralisé s’il est concluant. C’est une révolution positive pour les policiers de terrain.

Une réorganisation de la police est-elle prévue dans d’autres filières de métier ?

Au niveau national, il faut une modernisation plus forte dans certains domaines comme celui de l’investigation. Aujourd’hui, il y a 3 000 officiers de police judiciaire (OPJ) qui ne font plus un travail d’enquête, alors que paradoxalement nous en manquons. C’est un système un peu fou. Il faut rendre son attractivité au vrai boulot de flic, celui de l’enquête.

Allez-vous revoir l’articulation des engagements de la police et de la gendarmerie nationale sur le territoire ?

Il est hors de question de toucher à notre modèle, qui voit agir deux forces complémentaires. Mais il y a une mauvaise répartition entre police et gendarmerie sur le plan national. Initialement, pour faire très vite : la gendarmerie évolue en milieu rural et la police dans les agglomérations. Depuis, les agglomérations se sont étendues. Par exemple dans l’agglomération de Toulouse, il y a quatre villes sous l’autorité de la police, et tout le reste de la zone, très urbanisée, sous le contrôle de la gendarmerie. Il faut sans tabou aller vers une organisation plus efficace. J’ouvre ce chantier qui n’avait pas été ouvert depuis des dizaines d’années.

Et consolider les coopérations entre les deux forces ?

Oui notamment dans les domaines qui exigent une action conjointe comme le maintien de l’ordre mais aussi dans les domaines de forte compétence comme la police technique et scientifique (PTS) ou le Cyber. Cette dernière filière doit être renforcée selon moi, alors que beaucoup de trafics passent par ce biais : armes, drogue, pédophilie mais aussi violence organisée.

Cela veut dire donner certains départements à la gendarmerie et en retirer d’autres à la police, et vice versa ?

Je ne veux pas rentrer dans le débat suivant : la Lozère à la gendarmerie, le Val-d’Oise à la police… Je préfère que l’on raisonne par bassin de délinquance comme ceux autour des transports en commun ou des axes autoroutiers. Je ne serai pas le ministre qui fusionnera les deux forces, ce qui serait une funeste erreur, mais je serai le ministre qui en garantira l’efficacité sur le terrain.

La préfecture de police de Paris (PP) dont on dit qu’elle est souvent un Etat dans l’Etat, va-t-elle perdre en autonomie opérationnelle ?

Il n’y a pas d’autonomie de la PP. La PP a un patron, c’est le ministre de l’Intérieur. Et je peux vous assurer que chacun le sait. Mais il y a une spécificité de la « plaque » parisienne (histoire, concentration de population, de délinquance nationale et enjeux économiques, publics et politiques) dont il faut tenir compte. Il faut que la préfecture de police continue à se moderniser et à mutualiser ses moyens. Je souhaite que la réforme entamée en matière de lutte contre l’immigration irrégulière soit menée à bien rapidement avec notamment la création d’un préfet délégué à l’immigration.

Et en ce qui concerne la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), va-t-elle être rattachée au Raid, comme certains l’ont prétendu ?

L’enjeu est avant tout de disposer d’une organisation efficace. Chacune a montré son efficacité, comme nous le rappelle ce triste anniversaire des 5 ans des attentats du 13 novembre.

L’idée du livre blanc était de réconcilier la population avec sa police. Nous n’avons pas vu de levier fort.

Vous vous trompez, sauf si vous pensez qu’il faut trouver des mesures cosmétiques ou médiatiques, et là effectivement il n’y en a pas. Je souhaite encore davantage ouvrir le recrutement de la police et de la gendarmerie à toute la population. La police c’est l’administration qui ressemble le plus à sa population et qui est la plus contrôlée et sanctionnée. On exige beaucoup de la police mais la grande majorité des Français lui font confiance. Ceci en décalage avec certains débats parisiens. Quand les balles sifflent, ce sont les policiers que l’on trouve dans la rue, pas les beaux parleurs.

LES OPPOSITIONS À L’AUTORITÉ

Gérald Darmanin est en colère : « C’est incroyable cette société dans laquelle on pense que les policiers sont les agresseurs »./LP/Delphine Goldsztejn
Gérald Darmanin est en colère : « C’est incroyable cette société dans laquelle on pense que les policiers sont les agresseurs »./LP/Delphine Goldsztejn  

Ne craignez-vous pas que l’article 24 de la proposition de loi de sécurité globale, qui prévoit de punir la diffusion dans un but malveillant d’images du visage d’un policier ou d’un gendarme et sera examinée mardi à l’Assemblée, ne jette de l’huile sur le feu ?

Je dois protéger ceux qui nous protègent, les policiers et gendarmes. Par nature, je suis de leur côté. Ce qui me révolte, ce sont ces forces de l’ordre agressées dans leur vie personnelle. On oublie vite le drame ignoble de ces policiers de Magnanville, assassinés chez eux sous les yeux de leur enfant. Sur Internet, on trouve des vidéos qui appellent au viol contre des policières, des sites qui fichent des membres des forces de l’ordre. Ça, c’est intolérable. Le cancer de la société, c’est le non-respect de l’autorité.

Mais la loi permet déjà de poursuivre ces menaces en ligne…

La loi ne protège pas assez les policiers et gendarmes, il faut renforcer leur protection.

Les opposants à cette loi assurent qu’elle risque de rendre invisible certaines « violences policières » ?

On pourra toujours filmer des policiers en manifestation. En revanche, il sera impossible de diffuser ces vidéos de manière malveillante, sinon vous serez sanctionné. Que doit faire un citoyen s’il filme des policiers et des gendarmes commettant des actes contraires à la législation, ce qui est extrêmement minoritaire mais peut arriver ? Saisir le procureur de la République, la justice. C’est à elle de décider, pas au tribunal d’Internet. On ne peut pas jeter en pâture l’identité d’un policier, car ils sont attaqués dans leur vie familiale.

Dans une affaire récente concernant un commandant de police de Toulon, c’est une vidéo amateur qui a permis à l’IGPN de considérer qu’il y avait une faute…

Toute vidéo pourra continuer d’être mise à la disposition de l’IGPN ou de l’autorité judiciaire. Pourquoi publier ça sur les réseaux sociaux ? Twitter ou Facebook ne sont pas supérieurs à l’autorité judiciaire. Mais les vidéos diffusées servent le plus souvent à faire de la manipulation, à déstabiliser la police et donc la République.. Il ne faut pas livrer des policiers au tribunal médiatique car les conséquences peuvent être dramatiques.

Cette loi n’est-elle pas déséquilibrée alors que les policiers, équipés de caméras piétons, vont pouvoir à leur tour filmer les manifestants ou les personnes contrôlées ?

Ces images serviront pour aider les policiers et les gendarmes dans leurs enquêtes et seront à disposition de la justice. Cela pourra aussi aider l’administration en cas de faute des policiers. Ces images pourront aussi être fournies aux médias pour rétablir des vérités et éviter que quelques secondes sorties de leur contexte ne laissent penser que les policiers sont les agresseurs alors qu’ils sont des protecteurs.

Mais comment prouver une volonté malveillante au moment où quelqu’un filme ? Le risque n’est-il pas que les policiers interdisent purement et simplement la captation de leur image ?

C’est incroyable cette société dans laquelle on pense que les policiers sont les agresseurs. Il y a un renversement de la charge de la preuve et des valeurs. Cela fait des années que l’on crache à la figure des policiers. On oublie trop souvent qu’il y a cinq ans, on applaudissait les policiers, qu’ils étaient encensés. Que s’est-il passé dans la tête de nos élites intellectuelles pour que toute mesure en faveur des forces de l’ordre, pour la République, soit systématiquement mal vue ?

LES ÉLECTIONS RÉGIONALES

Dans son rapport, l’ex-président du conseil constitutionnel Jean-Louis Debré préconise un report des régionales à juin 2021, en raison du contexte sanitaire. Quel est votre avis ?

C’est le parlement qui décidera. C’est lui qui avait fixé la date à mars 2021, quand il avait décalé les élections régionales en 2014.

Une partie de la majorité milite pour le vote par correspondance. Pourquoi vous y opposez-vous ?

Tant qu’on n’aura pas démontré que ce mode de vote permet l’absolue décision individuelle, sans pression communautaire ou de la part de la famille, je serai opposé à cette disposition. Il en va de la préservation du libre arbitre de chacun, longue traduction électorale de notre pays depuis l’invention de l’isoloir.

L’ÉTAT D’URGENCE SANITAIRE

Le confinement n’est pas aussi strictement respecté qu’au printemps. Diriez-vous des Français qu’ils sont des « Gaulois réfractaires » ? Combien de verbalisations pour non-respect des règles a effectuées la police ?

Il faut garder en tête que ce confinement n’est pas exactement le même que celui du mois de mars. Il est possible d’aller chercher ses enfants à l’école par exemple, les commerces ont pu mieux s’organiser avec le retrait de commandes… Tout ceci amène à voir plus de personnes dans les rues. Mais dans l’ensemble il y a eu une diminution très forte des déplacements – deux fois moins de personnes dans le métro par exemple. Les Français fournissent aujourd’hui des efforts importants, ce qui permet d’avoir des premiers résultats positifs. Mais ces efforts, il faut les poursuivre, ne pas les relâcher, comme l’a dit le Premier ministre. C’est pourquoi, après quelques jours de tolérance le temps de s’habituer aux nouvelles règles, j’ai demandé un renforcement des contrôles en début de semaine dernière. A ce jour, 117 000 PV ont été dressés.

VIDÉO. Gérald Darmanin : « Nous sommes en guerre contre le terrorisme islamique »

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