Fukushima : Dix ans après, « le gouvernement japonais aimerait tourner la page, mais la réalité est bien plus compliquée » – 20 Minutes

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Des sacs noirs, contenant des sols contaminés à Okuma, dans la préfecture de Fukushima, dans une zone déclarée “zone interdite” après la catastrophe nucléaire de 2011. — Philip FONG / AFP
  • Le 11 mars 2011, un séisme et un tsunami au large du Japon provoquaient plusieurs explosions et la fonte de trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Dai Ichi, l’une des plus grandes au monde alors.
  • Dix ans plus tard, la centrale est toujours à l’arrêt, la décontamination des zones évacuées toujours en cours, et parmi les 120.000 réfugiés officiels, tous n’ont pas retrouvé une vie normale.
  • Sociologue vivant au Japon, Cécile Asanuma-Brice a étudié ces dix dernières années les conséquences sociales de la gestion de l’accident. Notamment les effets collatéraux de la politique nippone, qui vise à encourager les retours à tout prix.

Le 11 mars 2011, au large du Japon, un séisme de magnitude 9 doublé d’un tsunami engendrait l’un des plus grands désastres industriels de l’ère moderne avec l’accident nucléaire de Fukushima. Les trois réacteurs entrés en fusion sont depuis à l’arrêt et, dix ans après, les opérations de décontamination sont toujours en cours.

Mais les conséquences de cette catastrophe nucléaire vont bien au-delà du périmètre de la centrale. Sociologue, chercheuse au CNRS et résidente permanente au Japon depuis 2001, Cécile Asanuma-Brice a étudié les conséquences sociales de la gestion de l’accident par les autorités nippones. Notamment sur les 160.000 réfugiés officiels qui peinent toujours à retrouver une vie normale. Un volet souvent oublié que Cécile Asanuma-Brice retrace dans  Fukushima, dix ans après [ed. Maison des sciences et de l’homme], qui vient de paraître. Elle répond à 20 Minutes.

La sociologue et chercheuse au CNRS Cécile Asanuma-Brice.

Qu’est-ce qui vous a poussée à étudier les conséquences sociales de la catastrophe nucléaire de Fukushima ?

D’abord parce que j’ai vécu ce désastre de l’intérieur. Le 11 mars 2011, j’étais à Ebisu, un quartier de Tokyo (à 260 km au sud  de la centrale), lorsque la terre a tremblé. Le séisme, le tsunami puis les explosions et la fonte de trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daïchi… Le Japon a vécu des moments d’intenses frayeurs. Le Premier ministre de l’époque, Naoto Kan, a été jusqu’à envisager l’évacuation de toute la moitié nord du pays, Tokyo comprise. Mission quasi-impossible. Le 15 mars, lorsque Tepco, le gestionnaire de la centrale, a annoncé son intention de l’abandonner, la conséquence aurait pu être de faire une croix sur l’existence même du Japon.

Au-delà du fait que ce sont des moments marquants, je me suis intéressée aux conséquences sociales de la gestion de l’accident, parce que cela avait un lien direct avec mes travaux sur la politique publique des logements à caractère social en France, puis au Japon. Or, après l’accident de Fukushima, très vite, le premier enjeu a été celui du logement, parce qu’il a fallu évacuer des milliers de gens.

Ce dixième anniversaire est-il l’occasion de tourner la page ?

Le gouvernement japonais l’aimerait beaucoup. Les JO de Tokyo * visent d’ailleurs à montrer que « Fukushima est sous contrôle », ce qu’avait assuré le Premier ministre Shinzo Abe dès 2013 au comité d’attribution des Jeux. Dès 2014, le gouvernement a mis en place une politique dont l’intitulé veut tout dire : « Communication du risque pour le retour ». Cette politique consiste à prôner la résilience [la capacité à surmonter les difficultés], à inciter les Japonais à acheter des produits agricoles de la région de Fukushima… Autrement dit, à donner l’impression que tout va bien et faire comprendre aux réfugiés qu’il va falloir songer à rentrer. En parallèle, depuis 2014, le gouvernement rouvre petit à petit les zones évacuées. En 2011, onze communes l’avaient été, représentant un territoire de 1.100 km². Ce périmètre a été ramené à environ 350 km² aujourd’hui.

La réalité est-elle plus compliquée ?

Oui, ne serait-ce parce que la décontamination n’est pas terminée. Elle a globalement marché là où on savait le faire. C’est-à-dire dans les zones urbaines et les terres cultivées dont la couche superficielle du sol a été raclée sur 5 à 10 cm, ce qui a permis d’enlever une grosse partie de la radioactivité.

Mais, même-là, ça reste inégal. Les compteurs Geiger affichent des niveaux de radiations parfois très élevées en certains endroits de zones rouvertes. Parfois même au-delà de 1 microsievert (μSv) par heure, quand le niveau de radiation naturel était de 0,04 μSv par heure avant l’accident. Surtout, la majeure partie du territoire évacué en 2011 est constituée de forêts, qu’on ne sait pas aujourd’hui décontaminer.

Un magasin et son distributeur de sucreries abandonnés à Okuma, dans la préfecture de Fukushima, le 27 février dernier.
Un magasin et son distributeur de sucreries abandonnés à Okuma, dans la préfecture de Fukushima, le 27 février dernier. – Philip FONG / AFP

Vous pointez aussi les conséquences sociales de cette catastrophe nucléaire…

Pour le département de Fukushima, les chiffres officiels ont fait état de 160.000 réfugiés **. Beaucoup ont été relogés dans des logements publics vacants ou dans des logements d’urgence construits très vite après la catastrophe. C’est déjà un premier signe de leur déclassement social qui a duré plusieurs années pour ces personnes. Ces logements provisoires d’urgence n’ont été détruits qu’à partir de 2017.

La politique du gouvernement axée sur la nécessité du retour les a stigmatisés un peu plus encore. En répétant que la situation est sous contrôle à Fukushima, qu’on peut y retourner vivre, des Japonais n’ont plus compris alors pourquoi ces réfugiés continuaient d’être aidés financièrement et se sont mis à les voir comme des assistés sociaux.

Pourquoi, dix ans après, peu de réfugiés retournent vivre dans les zones évacuées ?

En août 2019, seulement 35 % de la population était rentrée dans les onze communes évacuées en 2011. On peut y voir, sans doute en partie, une perte de confiance à l’égard des dirigeants politiques. On leur répète que la situation est sous contrôle alors qu’on méconnaît les dangers qu’il y a à s’exposer à des taux de radioactivité tels que l’on peut encore en rencontrer dans les zones touchées par la catastrophe.

Une part non négligeable des réfugiés expliquent aussi avoir refait leur vie ailleurs. C’est plus souvent le cas pour les jeunes couples et pour ceux qui se sont réinstallés dans les campagnes, où la vie est moins chère, les opportunités de travail parfois plus grandes et les discriminations à l’égard des réfugiés moins fortes.

Une aire de jeux abandonnée à Tomioka, dans la préfecture de Fukushima, dans une zone interdite après la catastrophe nucléaire de 2011.
Une aire de jeux abandonnée à Tomioka, dans la préfecture de Fukushima, dans une zone interdite après la catastrophe nucléaire de 2011. – Philip FONG / AFP

Les réfugiés les plus âgés sont-ils alors ceux qui acceptent de retourner dans les zones évacuées ?

Majoritairement. Mais ces retours ne sont pas sans poser de nouvelles difficultés. Iltate, par exemple, est un village de montagne situé à 40 km de la centrale, composé de fermes et de chalets relativement isolés les uns des autres. Il a été très touché par la catastrophe nucléaire, en particulier sa partie sud, qui reste zone interdite. Sur les 6.000 habitants que comptait Iitate, environ 25 % sont revenus. Mais très peu de services (médecins, commerces alimentaires…) ont rouvert et il faut faire quarante minutes de voiture pour aller à l’hôpital le plus proche. Une source d’angoisse importante pour ces réfugiés, d’autant plus qu’ils sont souvent âgés.

La problématique est différente dans les communes évacuées situées sur le front de mer. Comme Tomioka. La ville a pris de plein fouet le séisme, le tsunami et l’accident nucléaire. Il a fallu tout raser pour tout bitumer là où il y avait, avant, un vrai cœur de ville, un tissu urbain complexe mélangeant les époques. Beaucoup des habitants qui ont accepté de revenir ne s’y retrouvent plus, vivent même parfois un nouveau choc traumatique. Au point, pour certains, de se laisser mourir ou de sombrer dans l’alcoolisme.

*Reporté à cet été en raison de l’épidémie de Coronavirus

** Ce chiffre ne prend pas en compte les réfugiés dits « volontaires », des personnes dont le lieu d’habitation ne faisait pas partie de zones d’évacuation mais qui ont décidé de partir face aux dangers de la radioactivité.

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