Faites le test: demandez aux cinq prochains parents d’ados que vous croisez s’ils connaissent «Fortnite Battle Royale». Sauf s’ils vivent sous une pierre, la réponse sera oui, et fort probablement accompagnée d’un soupir, d’yeux levés au ciel, voire teintée d’un soupçon d’intérêt.

S’il est difficile d’ignorer ce jeu de tir en ligne, c’est parce qu’en l’espace de seulement un an, il est devenu le sujet de discussion favori des cours de récréation, le Graal des néopossesseurs de téléphone portable et l’obsession vidéoludique de près de 125 millions de personnes à travers la planète. Juste le temps de lire ces lignes, le studio Epic Games, heureux papa de ce récréatif ovni virtuel, vient de gagner plus de 800 dollars, et ce uniquement grâce à la version iOS du joujou. Bref, «Fortnite» est partout. Aux États-Unis, certains parents n’hésitent pas à payer des cours particuliers à leurs rejetons pour leur permettre de briller en classe. Et même quand ils ne jouent pas, les ados comme les enfants passent parfois des dizaines d’heures sur Twitch ou YouTube, à visionner des vidéos de streamers spécialisés. Certains jeunes «experts» parviennent même à gagner leur vie grâce à ces vidéos.

Quand Harry rencontre «Fortnite»

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes numériques si seulement les moins de 12 ans ne s’intéressaient pas eux aussi à ce jeu de tir. C’est une chose de se donner rendez-vous sur «Fortnite Battle Royale» avec ses copains du collège en sortant des cours; ç’en est une autre de jouer en ligne et de discuter de vive voix avec d’illustres inconnus, parfois adultes, quand on a seulement 8 ans…

Un problème de société tel que même la famille royale d’Angleterre a apporté son pixel au moulin: au début d’octobre, lors de la visite d’une école, des élèves de 8 ans ont expliqué au prince Harry avoir la bénédiction parentale pour jouer à «Fortnite». Choqué, il a demandé «ce qui [n’allait] pas chez les parents.»

Lisa, maman de Danny, 7 ans, est parfaitement au courant que son fils joue à «Fortnite». Après l’école, le petit garçon se retrouve devant un écran le temps de quelques parties. Il est amené à discuter avec d’autres gamers à travers son casque audio: «Je joue parfois avec mon grand frère et ses copains, mais souvent seul, contre des gens que je ne connais pas. J’ai plein d’amis sur «Fortnite»! Mais je ne comprends pas toujours ce qu’ils disent car ils parlent parfois dans une autre langue…» Dangereux? Pas selon Lisa: «Je suis dans la cuisine ou jamais bien loin. Ou alors il est avec son frère. Après tout, il a des copains de classe qui y jouent aussi…» À la question de savoir si la violence du jeu ne l’inquiète pas, elle rétorque qu’«on n’y voit pas la moindre goutte de sang!»

Responsabiliser les parents

«Les adultes sont souvent trop ignorants ou laxistes quant aux activités vidéoludiques de leurs enfants», déplore Niels Weber, psychothérapeute spécialisé en hyperconnectivité, avant de préciser que «ce n’est pas parce qu’un jeu est populaire qu’il convient à tout le monde, en particulier aux plus jeunes. La plupart des parents peinent à voir quelque chose de dangereux derrière des graphismes cartoonesques qui leur font plutôt penser à Pixar. Mais si ce jeu est estampillé PEGI 12, ce n’est pas pour rien: c’est une activité qu’il est nécessaire de cadrer.»

Reste que la nomenclature PEGI n’est qu’une indication. Elle n’est en rien contraignante et n’interdit pas la vente du jeu aux moins de 12 ans. Faut-il dès lors blâmer Epic Games, qui ne propose aucune solution pour «protéger» les éventuels jeunes joueurs de ce qu’ils pourraient entendre ou voir en ligne? «En pointant du doigt les acteurs, on risque surtout de déresponsabiliser les parents. Chacun est en droit de juger s’il souhaite ou non laisser son enfant jouer à «Fortnite», mais il faut ouvrir la discussion, se faire sa propre idée du jeu et prendre quelques mesures de sécurité basiques.»

D’autant plus que le danger ne vient pas forcément des autres, mais souvent des enfants eux-mêmes. «La disponibilité de «Fortnite Battle Royale» et sa jouabilité sont ses plus grandes forces», estime à son tour Jean-Marc Alexandre, chercheur au centre Sommeil-addiction-neurolopsychiatrie (SANPSY) de l’Université de Bordeaux et joueur à ses heures perdues. En pratique, des parents peuvent manquer de vigilance car les enfants sont en mesure d’accéder au jeu sans paiement. Erreur. «Fortnite» est en free-to-play mais affiche une gratuité légèrement trompeuse, poursuit l’addictologue. Seule une minorité d’utilisateurs dépense énormément en achats in-game. Dans le milieu, ces joueurs sont appelés des «baleines», par opposition à la masse des petits poissons formés par les autres utilisateurs. Or ces baleines sont de plus en plus jeunes.»

Pour inciter les joueurs à dépenser, le menu «boutique» affiche deux échelles de progression: ce qu’ils ont gagné et ce qu’ils auraient pu gagner s’ils avaient investi dans une passe de combat. Un biais cognitif qui pousse les plus jeunes à dépenser énormément si la carte de crédit est reliée à l’appli.

Faut-il dès lors jeter «Fortnite» et votre (grand) bébé avec l’eau du bain? Pas nécessairement: «Il développe des compétences intéressantes, plus que la plupart des autres jeux, précise Jean-Marc Alexandre. Il nécessite d’être rusé, de savoir réagir vite, d’improviser, de savoir quand attaquer ou temporiser, tendre des embuscades, être précis et enfin savoir se débrouiller avec l’équipement aléatoire que l’on ramasse…» Nos enfants, ces génies. (TDG)

Créé: 13.10.2018, 10h33