“Pour” ou “contre” les gilets jaunes, là n’est pas le débat dans ces colonnes. Les récents événements qui ont exacerbé – c’est peu dire – les conversations sur les réseaux sociaux, ont déjà généré un arsenal de données qui constituent une véritable bombe à retardement pour la démocratie.

Pages, groupes, posts, un mois après le début du conflit, Facebook a amassé sur sa plateforme des millions de données sur les différents protagonistes. Anti-Macron, pro-gouvernement, nationalistes, insoumis, jeunes, retraités : un gigantesque assemblage de custom-audiences qui sent déjà la poudre. La seule question désormais est de savoir qui va l’utiliser, contre qui, et à quels fins. Tout est prêt.

Si le réseau social, après le scandale Cambridge Analytica, a mis en place des outils pour y voir plus clair sur l’origine des messages (encore faut-il le savoir et bien vouloir en faire la démarche), il existe encore de nombreuses failles.

Ainsi, dans le gestionnaire de publicités (l’outil que Facebook propose pour créer des publicités sur son réseau, il est aujourd’hui impossible de cibler l’intérêt “Gilets Jaunes” à des fins publicitaires, du moins à l’heure où ces lignes sont écrites :

Il est également possible (en se rendant dans la section “Infos et publicités) de connaître les publicités actives de la page (sur Facebook et Instagram) ainsi que son historique. C’est dans cette section qu’on peut se rendre compte que certaines pages ont changé de nom plusieurs fois, laissant peu d’équivoque sur la nature des personnes qui sont derrière.

Le changement de nom constitue une technique pratique car une page ne perd pas son nombre de fans lors du changement et c’est ainsi que certaines pages se renomment de manière opportuniste en réaction à tel ou tel sujet d’actualité et bénéficie dès les premières heures d’un évènement d’un nombre non-négligeable de fans (plusieurs dizaine de milliers, ou plus), ce qui a pour effet d’augmenter leur supposée crédibilité et d’attirer encore plus de fans…

Citons aussi, au chapitre des outils, tout l’arsenal anti fake-news qui permet à des médias “institutionnels”, triés sur le volet (Le Monde, Le Figaro, Libération, etc), de valider ou non une information. Ici, le principal problème est la réactivité. Il faut quelques minutes pour viraliser une fake-news, contre plusieurs heures pour la vérifier et la démonter (le temps du travail d’enquête du journaliste).

La plupart du temps le mal est fait et on imagine mal les propagateurs de fake-news faire amande honorable avec un erratum sur leurs réseaux… Comme il y a eu les fermes à clics, les usines à snacking-content, il y a sur le terrain des fake-news une industrialisation galopante qui aujourd’hui est devenu l’un des plus vifs cancers des réseaux sociaux.

En France, tout ce qui a été mis en place, en particulier par Facebook, ne suffit pas.

Malgré tout ce qui a été mis en place, il est toujours possible de créer une page basée sur une idéologie, d’en faire la promotion, amasser des fans, entretenir une communauté et par ce biais influencer l’opinion publique.

La preuve par l’exemple, avec cette page crée hier sur Facebook : “Les Jeunes Français Libres Et Responsables”, 43 fans au moment où cet article est rédigé. La page diffuse ces publicités sans équivoque, probablement avec un ciblage large. Elles utilisent deux vidéos qui affichent près d’une centaine de milliers de vues (pour rappel, sur Facebook une vue est comptée à partir de la 3ème seconde de visionnage).

Le message prône l’apaisement, le retour au calme, et proclame la fin du mouvement des gilets jaunes, maintenant que l’annulation de la taxe sur le carburant a été prononcé. La section “à propos” annonce ainsi : “On vient des 4 coins de la France et on ne se reconnait plus dans le mouvement des gilets jaunes. Les galères de fin de mois : on connait, les PV, la vie chère, les petits boulots aussi. Il y a encore beaucoup de problèmes à régler. Mais la violence, l’anarchie : non ! On n’en veut plus. C’est pas la solution. Si c’était la solution y a longtemps qu’on l’aurait trouvée”. 

Sur les posts de la page, on trouve des commentaires de ce type : “Le mouvement des « gilets jaunes » a atteint son objectif. Grâce à la mobilisation de la population, le gouvernement a pris conscience des difficultés des français. Les hausses de carburants ont été abandonnées et plusieurs mesures à court terme ont été annoncées pour aider les plus défavorisés.[…]”

Qui est derrière tout ça ? Une officine numérique du gouvernement visant à affaiblir le mouvement avec une stratégie de découragement ? Un parti d’opposition profitant de la situation ? Un individu jouant au pompier-pyromane numérique ? Un groupe organisé ayant intérêt à créer de l’instabilité ?

Facebook ne permet pas de le savoir, et c’est inadmissible.

Sa plateforme d’information sur le marketing politique existe bel et bien, et elle est accessible en France. Néanmoins, elle ne fonctionne que pour les publicités réalisées aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, et au Brésil :

Elle aurait – peut être – permis d’en savoir un peu plus. Peut-être, car le système a une faille de taille, l’émetteur de la publicité doit déclarer qui la finance, et surtout catégoriser sa publicité comme étant de nature politique. S’il s’agit de commettre une exaction numérique, qui le fera ?

Sur ce sujet, Facebook ne va pas assez vite, et pas assez loin. Il est possible sur Facebook, à peu de frais, de manipuler l’opinion publique, et c’est un danger pour la démocratie. La responsabilité du réseau social est entière. Elle doit s’exercer vite.

La firme de Mark Zuckerberg doit mettre en place plus d’outil en sens. “Move fast”, tel était le slogan de Facebook il y a encore quelques années. Force est de constater que sur la question de la lutte contre la manipulation de masse, le scandale Cambridge Analytica et les affaires d’ingérence n’ont pratiquement pas fait bouger les choses. Il est grand temps de passer à la vitesse supérieure…

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