Par Ali Ezhar

Qui sont-ils, ces jeunes, modestes ou aisés, sans travail ou actifs, qui font vaciller le système politique algérien depuis plusieurs semaines ? D’Oran à Annaba en passant par Alger ou Tizi Ouzou, « Le Monde » est allé à leur rencontre.

Il commande un « café jetable », un serré comme toujours. Il y verse plusieurs cuillères de sucre et commence à le savourer. « Chez nous, tout est sucré, il n’y a que la vie qui est amère », lâche Youssef, 22 ans. Pourtant, nous ne lui avons pas demandé de commenter l’actualité, pas même d’évoquer son quotidien. Mais c’est ainsi : les Algériens ont le sens de la métaphore, l’art du jeu de mots. Ce vendredi, ce jeune Oranais sans diplôme ni emploi vient de marcher avec des milliers d’autres personnes en entonnant un slogan devenu depuis un mois l’autre hymne national : « Makach elkhamssa ya Bouteflika » (« Pas de cinquième mandat Bouteflika »). Il s’accorde une pause-café au comptoir, le temps de fumer une garo (une cigarette), et le voici qui file déjà rejoindre ses compagnons de manif, enroulés dans des drapeaux verts et rouges. En route vers le boulevard Emir-Abdelkader, ils parleront de tout et de rien, de filles et de politique surtout.

D’Oran à Annaba en passant par Alger ou Tizi Ouzou, qui sont-ils, ces jeunes, modestes ou aisés, sans travail ou actifs, qui ont fait vaciller le pouvoir en quelques semaines ? Leur premier point commun est peut-être d’aimer l’Algérie. Ils en parlent avec une dévotion démesurée, un amour irrationnel tant ce pays leur « a fait du mal », comme le concède l’un d’eux. « Mais nous n’en avons pas un autre de rechange », ajoute un autre.

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Mahdi, lui aussi oranais, a bien failli échanger le sien contre la France. Après y avoir passé deux ans, il est rentré au bled en 2014. De l’autre côté de la Méditerranée, il éprouvait comme un manque. « Je me voyais vivre ici, en Algérie, à construire quelque chose, et pourquoi pas générer de l’emploi », raconte cet ingénieur qui travaille dans le tourisme local. Mais quand il a vu son pays « régresser d’une manière phénoménale », il s’est mis à regretter « à 80 % » le choix du retour. « Et encore, heureusement que je ne suis pas une femme, je n’aurais pas été libre », ajoute-t-il.

Le pouvoir de l’homme invisible

Près de lui, ses amis l’écoutent en silence. Il y a là Hind, 25 ans, une architecte d’une extrême timidité ; la grande Lina, 20 ans, qui rêve de devenir universitaire, comme sa mère ; Amine, un doctorant en gestion d’entreprise. Ils boivent un thé au Casino de Canastel, un complexe touristique défraîchi posé sur les hauteurs de la cité, avec vue sur les falaises oranaises. Un lieu vénéré aussi par les couples, libres de s’y prendre la main en paix. Amine comprend Mahdi : « On est tous un peu perdus », lâche-t-il. Mais les deux autres, Hind et Lina, se veulent moins pessimistes, rappelant que les récentes manifestations sont la promesse d’un espoir de changement. Mahdi ne cherche qu’à être convaincu. En les écoutant discuter ainsi, on se demande si ces étudiants ont vraiment conscience d’avoir ouvert une nouvelle voie à l’Algérie.