Elisabeth Borne : «L’idée que les employeurs ne jouent pas le jeu du télétravail est fausse» – Le Parisien

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Des efforts mais peut mieux faire. Une semaine après le recadrage en règle de la ministre du Travail auprès des entreprises qui rechignaient à mettre en œuvre l’« obligation » de télétravail martelée depuis le reconfinement, Elisabeth Borne, fait le bilan en exclusivité pour Le Parisien-Aujourd’hui en France. « L’idée que les employeurs ne joueraient pas le jeu est très majoritairement fausse », assure la ministre tout en reconnaissant qu’il reste une marge d’amélioration pour un tiers des salariés concernés.

Selon les résultats d’une enquête de Harris Interactive commandée par ses services et menée auprès des employeurs et des salariés la semaine dernière, 70 % des actifs pouvant télétravailler facilement l’ont fait au moins partiellement la semaine dernière et 45 % seulement à temps complet.

Lors du premier confinement les entreprises avaient joué le jeu. Pour ce reconfinement beaucoup semblent rechigner à appliquer le télétravail. Comment l’expliquez-vous ?

ÉLISABETH BORNE. Les deux situations n’ont rien à voir. En mars, nous avions dit aux Français de rester chez eux et de faire ce qu’ils pouvaient en télétravail. La conséquence est que notre économie s’était largement arrêtée. On a vu une chute brutale de l’activité avec des millions de salariés en activité partielle. Ça n’est pas ce que l’on souhaite faire aujourd’hui. Du coup, la règle que nous avons posée, c’est que toutes les activités qui sont télétravaillables doivent être télétravaillées à 100 %. La règle est moins binaire mais elle va nous permettre cette fois de concilier le maximum de télétravail et la poursuite de l’activité économique.

La semaine dernière, votre message sur le télétravail obligatoire ne semblait pas avoir été bien compris…

Il fallait un temps d’organisation au sein des entreprises pour déterminer à quoi correspondent les activités télétravaillables, ce qui peut varier d’un poste de travail à l’autre. Voilà pourquoi nous avions parlé d’une semaine test. Il fallait aussi qu’il y ait des discussions dans les entreprises pour bien mesurer quelles étaient les tâches éligibles.

Quels sont les enseignements de l’enquête de Harris Interactive que vous avez lancée la semaine dernière pour identifier les comportements et les problèmes face au reconfinement dans les entreprises ?

Elle confirme tout d’abord que tout le monde ne peut pas télétravailler. 39 % des actifs en emploi déclarent que leur métier actuel ne peut pas être exercé en télétravail contre 36 % qui disent pouvoir télétravailler facilement. En moyenne, ceux qui ont télétravaillé la semaine dernière l’ont fait à raison de 3,7 jours contre 2,7 jours la semaine d’avant. Au total, 45 % des salariés ont fait du télétravail et 23 % l’ont fait à 100 % du temps. Si l’on zoome sur les actifs qui disent pouvoir facilement télétravailler, 70 % ont télétravaillé au moins partiellement et 45 % l’ont fait à temps complet. L’idée que les employeurs ne joueraient pas le jeu est donc très majoritairement fausse.

« Je suis consciente qu’on est en train de demander aux employeurs comme aux salariés, des efforts, sans doute au-delà de ce que chacun souhaiterait », souligne Elisabeth Borne./LP/Delphine Goldsztejn
« Je suis consciente qu’on est en train de demander aux employeurs comme aux salariés, des efforts, sans doute au-delà de ce que chacun souhaiterait », souligne Elisabeth Borne./LP/Delphine Goldsztejn  

Quelle est la marge d’amélioration ?

Parmi les salariés interrogés et qui étaient présents à 100 % dans leur entreprise la semaine dernière, seuls 15 % disent que c’est faute d’accord de leur employeur pour télétravailler. Dans le même temps, 27 % des salariés en télétravail estiment que leur employeur leur a demandé de revenir sur le lieu de travail pour des tâches dont ils estiment qu’elles pourraient être faites à distance. On a donc une marge de progrès sur ces salariés.

Vendredi vous vous êtes déplacée dans plusieurs grandes entreprises, comme Total. Quels sont leurs retours ?

Chacun a compris qu’il devait pousser à fond le télétravail. Les chefs d’entreprise et les DRH nous ont aussi fait remonter que le télétravail à 100 % n’est pas non plus plébiscité par les salariés, dont une partie n’a pas gardé un bon souvenir du confinement. D’ailleurs, dans notre étude, 58 % des salariés qui étaient à 100 % en télétravail la semaine dernière préféreraient revenir un jour par semaine et quatre salariés sur dix disent avoir un sentiment d’isolement. Je suis consciente qu’on est en train de demander aux employeurs comme aux salariés, des efforts, sans doute au-delà de ce que chacun souhaiterait. Mais on est face à une épidémie encore très brutale. Réduire les déplacements, la présence en entreprise, les interactions reste un des moyens les plus efficaces, avec le port du masque et les gestes barrière pour casser la dynamique de l’épidémie. Rappelons qu’il y a encore eu 551 décès en 24 heures à l’hôpital du fait du Covid lundi.

Quelles consignes avez-vous passées à l’inspection du travail ?

Elle continue de faire de la pédagogie, du conseil comme elle le fait depuis le début de la crise. Elle s’assure que le dialogue social fonctionne. Depuis le printemps dernier, il y a eu plus de 55 000 interventions en entreprise dont 340 ont débouché sur des mises en demeure. La semaine dernière, les équipes ont notamment observé un retard à l’allumage dans le secteur bancaire. J’ai donc échangé avec plusieurs dirigeants pour leur dire que la règle s’appliquait à tous et qu’il fallait la pousser au maximum, en particulier dans leurs sièges. J’ai également eu des échanges en fin de semaine avec le bâtonnier de Paris et le conseil national du barreau qui a rappelé dans une note, y compris à tous les grands cabinets d’avocats que les règles du télétravail s’imposent à tous.

Quelles sont les sanctions envisagées pour des employeurs récalcitrants ? Certains avocats contestent encore le caractère « obligatoire » du télétravail…

Arrêtons de couper les cheveux en quatre. Le Code du Travail pose l’obligation pour les employeurs d’assurer la sécurité et la santé des salariés. Sur ce fondement, leur responsabilité peut être engagée. Quant à l’inspection du travail, elle utilise ses prérogatives : la première étape est la mise en demeure. Ensuite, il y a un délai pour se mettre en conformité. Dans 93 % des cas, les mises en demeure effectuées depuis mars dernier ont été suivies d’une mise en application des mesures de protection par les employeurs.

Le protocole sanitaire oblige également les patrons à prendre régulièrement des nouvelles de leurs salariés isolés. Cette obligation a fait bondir le patronat…

Pour ses salariés en difficulté, les dirigeants des grandes entreprises mettent en place des cellules d’écoute. Pour les TPE et PME qui n’ont pas les moyens de mettre en place un tel dispositif, nous avons lancé ce mardi une ligne d’écoute de soutien et de conseils qui mobilisera plus de 70 psychologues. Elle sera accessible 7 J/7, 24 heures/24.

Malgré la communication officielle, beaucoup de fonctionnaires sont invités à se rendre au travail…

Dans l’administration, il y a aussi eu besoin d’un délai de mise en place, mais la situation est en train de s’arranger. Des consignes claires sont passées, une circulaire a été adressée à l’ensemble des directeurs et secrétaires généraux des différents ministères par la ministre en charge de la fonction publique.

Que dites-vous à tous ceux qui ne sont toujours pas convaincus ?

On a tous envie de tourner la page, mais c’est dans l’intérêt de tous de jouer la carte du télétravail. Plus les règles seront respectées, plus elles seront efficaces et plus vite on pourra sortir de cette période pénalisante pour les Français et l’économie.

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