Elections américaines 2020 : « Les élus républicains sont, en grande majorité, plus attachés à leur siège personnel qu’à Trump » – Le Monde

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Des partisans de Donald Trump à Phoenix, Arizona, le 5 novembre 2020.

Alors que Joe Biden est passé en tête en Géorgie vendredi, son avance se réduit en Arizona. En Pennsylvanie, le président sortant est toujours devant, mais l’écart se resserre. Il reste cinq Etats-clés – la Georgie, l’Arizona, le Nevada, la Pennsylvanie et la Caroline du Nord – qui sont décisifs autant pour Biden que pour Trump. Les deux candidats conservent chacun leurs chances de l’emporter, pour le moment.

Expert à la Fondation Jean-Jaurès, le spécialiste des Etats-Unis Renan-Abhinav Moog a répondu aux questions des lecteurs du Monde sur le déroulement du dépouillement et les résultats provisoires des scrutins présidentiels.

Poisson dans son bocal : Si j’ai bien compris, le vainqueur est déclaré quand le vaincu appelle et reconnaît sa défaite. Si Trump ne le faisait pas malgré des résultats évidents, faudrait-il attendre le vote officiel des grands électeurs en décembre ?

Renan-Abhinav Moog : Traditionnellement, c’est effectivement comme cela que se termine la première séquence électorale, immédiatement après le jour du scrutin : le vaincu reconnaît sa défaite. Dans le cas où il ne le fait pas, la prochaine étape sera effectivement le 14 décembre, avec la réunion, dans la capitale de chacun des 50 Etats, des grands électeurs pour deux votes, l’un pour le président, l’autre pour la vice-présidence.

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Empereur du sale : Trump peut-il être attaqué en justice pour diffamation, intimidation ou autre chose de ce style à force de lancer autant de propos sans fondements ?

Aux Etats-Unis, la liberté d’expression prime sur presque tout. Et quand les tribunaux condamnent quelqu’un pour diffamation, il n’y a pas de sanction pénale, les sanctions ne peuvent se limiter qu’à la publication de correctifs des propos jugés diffamatoires ou à une réparation financière.

Un partisan de Joe Biden à Las Vegas (Nevada), le 5 novembre 2020.

Lalali : Les soupçons de fraude sont-ils si infondés ? Se contenter de dire que Trump est un triste sire ne risque-t-il pas de créer un terreau propice au développement de théories du complot ?

Dans un processus électoral (surtout lorsqu’il concerne des millions d’électeurs), il y a forcément des fraudes ou des tentatives de fraude. Toutefois, aux Etats-Unis, le processus de vote est très encadré, notamment pour le vote par correspondance. Le véritable problème est que le camp Trump exploite la spécificité du scrutin de mardi pour créer un climat de méfiance, sans fondement.

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D’ordinaire, les votes par correspondance sont moins nombreux, et une plus grande partie de l’électorat démocrate vote dans les centres de vote, le jour de l’élection. En conséquence, les voix démocrates sont comptabilisées dès le dépouillement durant la nuit. Cette année, du fait de l’importance du vote par correspondance (surtout utilisé du côté démocrate), les voix comptées durant la nuit étaient presque partout uniquement celles qui étaient exprimées physiquement durant la journée électorale.

Et les voix par correspondance sont arrivées plus tard et ont donc été comptées plus tard. Il est donc absolument normal que les démocrates remontent, maintenant que ces votes leur sont favorables. Vouloir faire croire que ce décalage est signe de fraudes est erroné.

Alux : L’attente interminable et l’impression d’une « course de chevaux » autour du dépouillement nous donnent le sentiment, en France, d’un scrutin désorganisé. Mais cette situation paraît-elle normale aux Etats-Unis ?

Cette situation est tout à fait normale, elle prend juste des proportions plus importantes cette année du fait de l’explosion du vote par correspondance, elle-même liée à la crise sanitaire. Rappelons tout de même qu’on parle d’un peu plus de 92 millions d’absentee ballots envoyés aux électeurs, dont la plupart sont revenus et qui, dans certains Etats, peuvent revenir jusqu’au 12 novembre et toujours être comptés, à condition d’avoir été postés au plus tard le jour du scrutin, donc le 3 novembre.

Regis : Pouvez-vous expliquer un peu plus la réunion du 14 décembre ? Est-il possible d’avoir un revirement de situation à cette date ?

Plusieurs dizaines d’Etats ont des lois qui interdisent les faithless electors, c’est-à-dire les grands électeurs qui voteraient pour un autre candidat que celui qui est désigné par le vote populaire de leur Etat. En 2016, on en a compté sept : deux auraient dû voter pour Trump, cinq pour Clinton. Dans les faits, les peines réprimant cet acte ne sont jamais prononcées.

Toutefois, en amont de l’élection, chaque parti a désigné sa liste de grands électeurs, et ce sont ceux du candidat vainqueur qui se réuniront le 14 décembre. Donc, normalement, il y a peu de risque.

Un partisan de Donald Trump arborant une pancarte « Rendez les élections justes », à Detroit (Michigan), le 5 novembre 2020.

Leslie : Pouvez-vous nous donner des précisions sur les contrôles des opérations de dépouillement ?

Le dépouillement peut être différent, au sein d’un Etat, d’un comté à un autre, car ce sont les autorités des comtés qui décident, entre autres, du format du bulletin de vote. Cela avait notamment posé des problèmes en Floride en 2000, car il y avait deux types de bulletins, ce qui impliquait des techniques de dépouillement différentes et compliquait le recomptage manuel organisé par la suite.

Chaque camp peut envoyer des observateurs pour surveiller ces opérations. Les opérateurs, notamment pour le vote par correspondance, doivent tout d’abord vérifier la validité du bulletin. Ensuite, ils doivent entrer le résultat du bulletin de vote dans une machine de comptage. Mais, étant donné que le bulletin peut parfois être utilisé pour jusqu’à une dizaine de scrutins en même temps (présidentielle, Sénat, Chambre, gouverneur, Sénat et Chambre de l’Etat, shérif local, référendums locaux…), cela prend du temps. Ce qui explique pourquoi le dépouillement, dans les Etats où le vote par correspondance représente des millions de bulletins, prend autant de temps.

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Vincent : Le président américain est-il le garant du bon fonctionnement des institutions et des protocoles en jeu lors des élections ? La responsabilité est-elle au niveau des Etats ?

Le fonctionnement électoral est de la responsabilité des autorités locales : Constitution et loi électorale de chaque Etat, gouverneur, Sénat et Chambre locaux, sous le contrôle légal de la Cour suprême de chaque Etat. Donald Trump, en tant que président, n’a donc aucune autorité ni responsabilité dans ce processus. Tout est décidé dans les Etats, y compris le nombre de bureaux de vote mis à disposition, l’envoi des bulletins permettant de voter par correspondance, le format des bulletins de vote, etc.

C’est LA question : Est-ce que le trumpisme est plus fort que le parti républicain ? Même si son parti décide de désavouer Trump, est-ce qu’une partie de la population peut s’engouffrer dans un 3e courant dirigé par Trump en vue de 2024 ?

En 2010, quand la vague Tea Party est apparue, les observateurs se sont demandé si elle pouvait déborder le Parti républicain. Cela n’a pas été le cas. Mais Donald Trump, parce qu’il est une figure nationale, parce qu’il a été président pendant quatre ans, peut peut-être changer les choses plus en profondeur.

Toutefois, il ne faut pas négliger que les élus républicains sont, en grande majorité, plus attachés à leur siège personnel qu’à Trump. Reste à savoir ce qu’en pense l’électorat de Trump, sa base, mais impossible de le deviner pour le moment.

Un partisan de Donald Trump à Las Vegas (Nevada), le 5 novembre 2020.

Luke : Quelles sont les prérogatives du « président élu » jusqu’à son investiture en janvier ? Mauvais perdant, Donald Trump peut-il « s’accrocher » à son fauteuil ? Quels sont les garde-fous en pareilles circonstances ?

Si Biden dépasse bien le gain de 270 grands électeurs, il n’y a aucune raison que le vote du 14 décembre ne le désigne pas comme le nouveau président et Kamala Harris comme la nouvelle vice-présidente. En conséquence, quand le Congrès sortant dépouillera ce vote, au début de janvier 2021, il ne pourra que constater que Biden et Harris ont gagné.

Trump, mis à part s’enfermer dans le bureau Ovale, n’a pas vraiment de possibilités d’empêcher ce processus. Sa seule possibilité serait de contrer le vote du 14 décembre, par des stratagèmes jamais employés mais légalement possibles, du fait que la Constitution n’impose aucune règle pour la désignation des grands électeurs par les Etats, avant le 14 décembre. Pas même de tenir compte du vote populaire pour les désigner. Mais c’est vraiment de la politique-fiction.

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LULU : J’ai lu quelque part qu’il y avait plus de votes que d’électeurs dans le Wisconsin. Est-ce que c’est avéré ? Comment est-ce possible ?

Il y a eu un visuel qui a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux, y compris en France, qui indiquait un nombre d’électeurs inscrits inférieur à celui des votants.

D’une part, le chiffre indiqué pour les inscrits était erroné, cela pouvait se vérifier facilement sur le site officiel des élections du Wisconsin.

Mais, par ailleurs, il faut rappeler que le Wisconsin fait partie des 21 Etats qui autorisent l’inscription jusqu’au jour même du scrutin. Dans les villes où la non-inscription peut concerner plusieurs dizaines de milliers d’électeurs, il n’est pas étonnant que le nombre d’inscrits augmente après le jour de l’élection, en raison de l’inscription de nombreux électeurs le jour même du vote.

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Le Monde

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