Election américaine : « Trump peut encore gagner. Etre un président sortant est un très gros atout pour un candidat » – Le Monde

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Donald Trump et Joe Biden lors d’une soirée de débat présidentiel au Fort Mason, à San Francisco, jeudi 22 octobre 2020.

A l’approche du scrutin du 3 novembre, la rhétorique de surface semble avoir parasité tout débat de fond et le scrutin semble parfois se limiter à un référendum pour ou contre Donald Trump. Pourtant, la société américaine est de plus en plus polarisée, alors que les Etats-Unis doivent faire face aux conséquences sanitaires, sociales et économiques de l’épidémie de Covid-19.

La politologue, spécialiste des Etats-Unis, Marie-Christine Bonzom, est l’une des rares analystes à avoir entrevu la défaite d’Hillary Clinton face à Donald Trump, en 2016. Installée à Washington de 1989 à 2018, elle a été journaliste à Voice of America, puis correspondante de la BBC, où elle a couvert sept élections présidentielles et les mandats de cinq présidents, de Bush père à Trump.

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Gilbert : A-t-on déjà connu dans l’histoire récente des Etats-Unis une élection présidentielle aussi polarisée ?

Dans l’histoire récente, on peut évoquer la présidentielle de 2004 dans laquelle le président républicain George W. Bush était opposé au démocrate John Kerry. Bush était attaqué de manière virulente par Kerry à propos de l’aventure irakienne. Bush a rétorqué en montant avec les républicains une attaque en règle du passé d’ancien combattant de Kerry au Vietnam.

Mais la polarisation bipartisane, qui a commencé à s’accentuer dans les années 1990, a atteint son paroxysme pendant la campagne de 2016 et un nouveau paroxysme dans celle de 2020.

FaFaFa : Si Joe Biden est élu et que Donald Trump ne reconnaît pas sa défaite, comment se passera l’investiture ?

Le président Trump a indiqué hier qu’il reconnaîtrait sa défaite s’il perdait face à Joe Biden. Plusieurs fois ces derniers mois, il a cependant laissé planer le doute sur sa réaction au cas où il ne gagnerait pas. Cela dit, le doute plane aussi dans le camp démocrate. Cet été, on a notamment entendu Hillary Clinton conseiller à Biden de « n’accepter le résultat sous aucune circonstance » au cas où le démocrate ne l’emporterait pas.

Le candidat démocrate Joe Biden lors de son discours dans le parc Franklin-Delano-Roosevelt, à Philadelphie, le 1er novembre 2020.

Charlie : Joe Biden a misé sa campagne sur le rejet de Donald Trump et il risque de bénéficier des voix de personnes aussi variées que des sympathisants de Bernie Sanders ou des républicains modérés. S’il accède à la Maison Blanche, comment va-t-il fédérer ces groupes ?

Joe Biden se présente comme un candidat qui serait le président de tous les Américains, s’il était élu. Mais rassembler les Américains, même ceux dans le camp démocrate qui auront voté en sa faveur, serait une tâche très difficile. Les sympathisants de Sanders ont été extrêmement déçus de voir les pressions sans précédent que l’appareil du parti démocrate a exercées afin que Sanders, bien qu’encore viable dans la course à l’investiture, n’abandonne au profit de Biden.

Beaucoup estiment aussi que le « programme » (non contraignant : Biden parle de « recommandations » seulement) adopté lors du congrès national du Parti démocrate n’inclut pas certaines des propositions les plus emblématiques et les plus réformatrices de Sanders, telles que le « Medicare For All » (un système universel et public de couverture médicale). Le passé de Biden en tant que sénateur (vote en faveur de l’Alena et de l’invasion de l’Irak) et en tant que vice-président de Barack Obama (scandale de l’espionnage de la NSA, implication dans la guerre au Yémen) le rend controversé parmi l’aile gauche du Parti démocrate. Pour celle-ci, la présence de Kamala Harris aux côtés de Biden n’est pas bien perçue non plus, car la sénatrice de Californie est considérée comme une centriste.

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Bougiot : Ne pensez-vous pas que Trump est le candidat qui reflète le plus les valeurs de la société américaine, cette Amérique puritaine et chrétienne ?

La société américaine est en plein bouleversement : démographique, social, politique… L’année en cours, pendant laquelle le pays est traversé par une crise protéiforme et grave (sanitaire, économique, « raciale », etc.), et qui plus est, en pleine campagne présidentielle, illustre les convulsions qui l’agitent.

Curieusement, en effet, pour un Donald Trump qui n’est pas connu pour sa pratique religieuse, contrairement à un Jimmy Carter, un Bill Clinton ou un George W. Bush, le président actuel a incarné les valeurs puritaines et chrétiennes que vous évoquez auprès d’une grande partie des évangéliques (blancs, noirs ou hispaniques, d’ailleurs), notamment, mais pas seulement. Mais pour de nombreux autres Américains, y compris pratiquants, Trump incarne plutôt une parodie de ces valeurs.

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John : Qu’est-ce qui vous avait fait sentir une défaite d’Hillary Clinton ? Voyez-vous des phénomènes similaires lors de cette élection qui pourrait en influencer le résultat ?

En 2016, Hillary Clinton était la candidate la plus détestée de l’histoire moderne des Etats-Unis. J’ai commencé à sentir la possibilité de sa défaite quand, à la fin de 2015 et au début de 2016, j’ai rencontré de plus en plus d’électeurs américains qui avaient voté pour les démocrates toute leur vie mais qui soutenaient Trump, des électeurs qui n’avaient jamais voté ou pas voté depuis longtemps et qui soutenaient Trump. Et particulièrement, quand j’ai commencé, toujours à cette période, à rencontrer des électeurs hispaniques, noirs ou homosexuels qui soutenaient Trump.

Pinpon : Pensez-vous que les sondeurs puissent se tromper aussi lourdement qu’en 2016 ?

Il faut se rappeler ici que les sondages ne sont pas des prédictions, mais des photos instantanées, plus ou moins correctes, de l’électorat. En 2016, la plupart des instituts de sondage avaient sous-estimé le vote en faveur de Donald Trump, mais ils avaient correctement montré, dans les toutes dernières semaines de la campagne, que la course entre Donald Trump et Hillary Clinton se resserrait beaucoup dans les Etats indécis, comme le Wisconsin et la Pennsylvanie.

Aujourd’hui, les instituts affirment avoir modifié leurs méthodologies pour tenir compte notamment du vote dit souterrain en faveur de Trump. Cependant, le président Trump peut encore gagner. Aux Etats-Unis, être un président sortant est un très gros atout pour un candidat. Depuis 1960, presque tous les présidents sortants ont été réélus. Plus largement au regard de l’histoire du pays, un président sortant a deux chances sur trois d’obtenir un second mandat.

Le candidat républicain Donald Trump, à Opa Locka, en Floride, le 1er novembre 2020.

Dans le cas de Trump, l’atout du « sortant » peut être atténué par sa grande impopularité et par les crises que le pays traverse cette année. Comme en 2016, il est probable qu’il y ait un vote souterrain pour Trump parmi les électeurs ayant fait des études supérieures et parmi les Hispaniques (ou Latinos).

Le seul modèle qui avait correctement prédit la victoire de Trump en 2016 (le modèle de Helmut Norpoh) prédit aujourd’hui à nouveau une victoire du républicain. Pour ma part, j’avais prédit en 2008 qu’Hillary Clinton échouerait à obtenir l’investiture du Parti démocrate face à Barack Obama. Puis, j’avais entrevu la victoire de Trump en 2016. Aujourd’hui, je dirais que Biden a 60 % de probabilités de gagner et Trump 40 %.

Citoyen Inquiet : Pour l’élection américaine, existe-t-il un risque réel et sérieux de « guerre civile » ou tout du moins de troubles importants en cas de résultats serrés ?

Des violences ne sont malheureusement pas à exclure. On a déjà vu des violences physiques, et parfois armées, lors de cette campagne. La société américaine est aussi violente en général. Il y a eu une exacerbation des tensions sociales au cours de cette année. Exacerbation alimentée, à la fois par les crises auxquelles le pays est confronté et par les ambitions électoralistes des partis républicain et démocrate. La violence armée n’est pas à exclure non plus, dans un pays où circulent quelque 400 millions d’armes à feu.

Des supporteurs du candidat Donald Trump, le 1er novembre 2020, à Opa Locka, en Floride.

EnglishTeacher : Quel est l’événement majeur de ces deux dernières semaines de campagne, selon vous ?

La censure par Twitter et consorts de l’affaire sortie par le New York Post, puis développée par Mike Taibbi de Rolling Stones et par Glenn Greenwald de The Intercept, concernant les relations financières nébuleuses et juteuses de Hunter Biden, l’un des fils du candidat démocrate, avec des entreprises ukrainiennes, chinoises et d’autres sociétés étrangères du temps où Joe Biden était vice-président. Cette censure, accompagnée du refus de la plupart des médias américains de couvrir ce dossier, alimente le ressentiment de nombreux Américains envers les médias, accusés de protéger Biden au nom du « n’importe qui sauf Trump ».

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Barack H. Trump : Campagne d’esquive de Biden, campagne narcissique de Trump : une campagne 2020 finalement décevante ?

Une campagne 2020 très affligeante. Pour ceux qui, comme moi, suivent la politique américaine de près depuis des décennies, ce n’est pas vraiment décevant, car ce n’est pas surprenant. La débâcle des débats télévisés entre Trump et Biden n’a fait qu’illustrer, une fois de plus, la détérioration du discours public aux Etats-Unis.

Christophe : L’avenir de la démocratie aux USA peut-il passer par la fin du bipartisme et l’émergence de plusieurs partis reflétant mieux la diversité des opinions ?

Je dirais même que l’avenir de la démocratie américaine « doit » passer par un assouplissement du bipartisme (plus réaliste que sa fin), et donc, par l’inclusion accrue des petits partis ou des candidats indépendants dans le discours public.

Notre sélection d’articles sur l’élection présidentielle aux Etats-Unis

Retrouvez les chroniques de campagne de notre correspondant à Washington ici.

Sur l’élection :

Et aussi :

Le Monde

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