Covid-19 : «Hold-up», les coulisses d’un coup bien monté – Le Parisien

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C’est l’histoire d’un succès que seul Internet permet de faire surgir et qui, depuis deux jours, capte une audience grandissante. Celle du documentaire « Hold-up », qui promet d’en finir avec les mensonges sur la gestion de la crise du coronavirus. Il cible tour à tour la classe politique, les scientifiques, les médias et finit par dénoncer ce qui est qualifié de manipulation mondiale, orchestrée pour dominer à terme les individus.

Pendant des semaines, le réalisateur Pierre Barnérias, accompagné des deux producteurs et réalisateurs, Nicolas Réoutsky et Christophe Cossé, a pu fignoler son bébé, discrètement, mais fort de financements suffisants pour présenter le film comme un véritable blockbuster et susciter une attente forte auprès des Internautes.

En ce début du mois d’août, le temps est à la recherche de fonds et les producteurs du film se tournent vers le financement participatif. Le mardi 11, le film est présenté auprès des équipes de Ulule. Il n’aura besoin que de quatre petits jours pour atteindre l’objectif initial de 20 000 euros glanés auprès des internautes. Cette somme devait être utilisée pour « payer les journées de studio d’enregistrement, le mixage, les archives TV, les traductions en anglais et les frais de production ». L’objectif est atteint, mais les contributions continuent d’affluer, jusqu’à dépasser les 180 000 euros le 1er octobre.

D’énormes revenus mensuels

Le 9 novembre, deux jours avant la sortie du film, c’est vers Tipeee que les équipes se tournent pour récolter toujours plus d’argent. Le fonctionnement de cette plateforme est quelque peu différent, puisque les contributeurs s’engagent cette fois à verser une somme mensuelle. Au moment où nous écrivons ces lignes, le projet a dépassé le cap des 123 000 euros par mois.

Une trentaine d’intervenants a été sollicitée pour la réalisation du film. Plusieurs sont des figures bien connues des controverses des derniers mois. Apparaissent pêle-mêle le médecin Christian Perronne, chantre de l’hydroxychloroquine, l’épidémiologiste Laurent Toubiana, longtemps sceptique sur la possibilité d’une « deuxième vague », ou encore la députée (ex-LREM) Martine Wonner, qui ne croît pas à l’utilité du port du masque et dénonce une violation de la démocratie. Citons encore le professeur Jean-Bernard Fourtillan, qui a par le passé conçu et testé des patchs sur des patients atteints de la maladie de Parkinson ou d’Alzheimer sans la moindre autorisation. Ou encore un certain Olivier Vuillemin, inconnu au bataillon et présenté tour à tour dans le film comme expert en « métrologie de la santé » ou en « fraude scientifique ».

La longue expérience de Pierre Barnérias

Plus inattendu, apparaît également à plusieurs reprises l’ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy. Le 10 septembre, celui-ci reçoit un mail du réalisateur. « Il me disait qu’un producteur reconnu et apprécié, qui avait produit 200 émissions sur France Télévision, venait de le rejoindre », raconte-t-il, disant avoir été « rassuré » par cette référence au service public, gage de crédibilité.

C’est bien de Pierre Barnérias dont il est question dans le courriel. Ce dernier a effectivement roulé sa bosse dans de nombreux médias. Citons Ouest-France en presse écrite, mais aussi des postes de reporter pour Envoyé spécial, Des racines et des ailes, Thalassa, Faut pas rêver ou encore Reportages. Avant de traiter le sujet du covid, l’homme s’est passionné ces dernières années pour les expériences de mort imminente, en créant notamment une chaîne YouTube dédiée.

Une semaine après la prise de contact, rendez-vous est pris dans un studio parisien. L’enregistrement aurait duré une heure. Philippe Douste-Blazy assure qu’on ne lui a pas proposé de signer de droit à l’image et qu’il n’a plus jamais eu de nouvelle jusqu’à la mise en ligne du film, qu’il apprend d’ailleurs fortuitement par « un ami qui l’avait vu ».

Un engouement porté par un noyau dur

Si Philippe Douste-Blazy a raté la publication du film, les clics et les visionnages se multiplient. L’attente était forte, avec un noyau dur fidélisé sur les plateformes de financement et qui s’est rapidement étendu. Elle a été comblée par une diffusion massive. Le film a été publié tour à tour sur plusieurs plateformes, telles que Vimeo, Dailymotion, Odysée ou encore YouTube.

L’engouement est total. Sur Facebook, des liens ou des astuces pour visionner le film sont partagées par de nombreux comptes, dont ceux de célébrités. Sur Facebook, l’actrice Sophie Marceau publie le documentaire le jour de sa sortie, agrémenté du commentaire suivant : « « Ils » nous appellent inutiles… ». Un post qui a reçu une mention « j’aime » de Carla Bruni et de Christophe Willem. Et qui se retrouve aujourd’hui affublé d’un message d’avertissement aux fausses informations.

Covid-19 : «Hold-up», les coulisses d’un coup bien monté

« Le film a été bien accueilli par les internautes, y compris sur les réseaux même les plus classiques, comme Facebook, relève Rudy Reichstadt, à la tête de l’observatoire Conspiracy Watch qui scrute en permanence l’Internet. Pas la peine d’aller sur le darknet, ils ne vendent pas des armes ! ».

L’affaire prend vite une tournure politique. « Attention, Fake News complotiste », lâche sur Twitter l’ancien secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, qui « demande » à la députée Martine Wonner de « démissionner » de son mandat. Rien de moins.

D’autres élus racontent avoir reçu des messages les interpellant sur le contenu du film. Olivier Becht, député (Agir) du Haut-Rhin, témoigne avoir été sollicité « environ 200 fois » via les réseaux sociaux et par mail. « J’essaie de répondre le plus possible. Mon rôle d’élu n’est pas de dire aux gens ‘vous êtes stupides, vous racontez n’importe quoi’, mais de leur expliquer en quoi ce qu’ils disent est faux. Sinon, ils risquent de se mettre en danger et surtout de mettre en danger les autres et donc la société », confie-t-il. « On est dans une période de grande fragilité sociale. Les gens se sentent maltraités psychologiquement, il est évident qu’ils sont facilement malléables à ce genre de théories complotistes », ajoute le député.

« Ce film est un coup politique dans le sens où on ne fait pas 2h45 sur un tel sujet pour rien. On aurait tort de considérer que ce n’est que du cynisme, il y a manifestement une volonté de convaincre », complète Rudy Reichstadt.

La vidéo retirée par plusieurs plateformes

Face à la teneur du documentaire, qui exploite de multiples théories du complot et autres « fake news » contredites depuis des semaines pour certaines, un réel embarras se fait sentir. Des plateformes de vidéo ont procédé à la suppression du film. C’était le cas de Dailymotion, dès jeudi matin, alors que le film n’était disponible que depuis moins de 48 heures. C’est le cas aussi ce vendredi de la plateforme Vimeo. « La vidéo en question a été supprimée par nos équipes de modérateurs pour avoir enfreint notre politique en matière de diffusion d’informations fausses, préjudiciables et trompeuses, nous fait-on savoir. Notre surveillance est constante et nous continuerons à supprimer toutes les vidéos similaires téléchargées. »

L’embarras est tout aussi visible chez les sites de financement participatif qui ont permis d’abonder le projet. Sur Twitter, Alexandre Boucherot, le fondateur de Ulule, laisse entendre que les intentions réelles des producteurs n’ont pas été formellement exposées lors du « pitch » du 11 août, avec un discours qui s’est politisé au fil de l’eau, loin de la promesse initiale de faire entendre « une autre voix ». Il ajoute que la commission perçue par Ulule sera reversée à une association de défense de l’information. Contacté, Ulule n’a pas souhaité nous en dire davantage. « Nous pensons que toute publication ou mention de ce sujet fait le jeu de ce film complotiste en lui donnant de l’écho », fait-on savoir.

Du côté de Tipeee, un message d’avertissement s’affiche désormais avant de pouvoir accéder à la page du projet. « Nous avons reçu un grand nombre de signalements à propos de potentielles fausses informations présentes sur cette page ou les contenus vers lesquels elle redirige, est-il écrit. Nos équipes sont en contact avec les organismes compétents pour juger de la licéité des contenus proposés par le créateur et de la légitimité à les faire financer sur la plateforme. »

Covid-19 : «Hold-up», les coulisses d’un coup bien monté

Embarras, toujours, pour au moins l’un des intervenants du documentaire. Philippe Douste-Blazy estime avoir été piégé. Il a demandé à son avocat d’exiger de la production qu’il soit retiré du film. « Je ne suis ni complotiste ni conspirationniste, je me désolidarise de ce film rempli de mensonges. Y apparaître m’oblige à demander d’en être retiré », ajoute celui qui tient à faire savoir son « opposition » aux idées véhiculées dans le documentaire.

« Dans « responsable politique », il y a « responsable ». Je trouve que c’est faire preuve d’une très grande légèreté et assez irresponsable, aujourd’hui, que de participer à ce genre de film. Je n’ai pas de raison objective de douter de sa bonne foi mais ce serait bien, ensuite, qu’il fasse un travail de pédagogie et qu’il explique en quoi ces théories posent problème », pointe de son côté Rudy Reichstadt.

« Ce film est complotiste car il dit que la pandémie a été prévue depuis longtemps, il suppute qu’il peut y avoir une participation humaine dans la fabrication ce virus, et il ose mettre en cause l’Institut Pasteur », répond à distance l’ancien ministre de la Santé, reconnaissant ne s’être pas assez méfié. Et de finir : « La conclusion que j’en tire est que je demanderai systématiquement un droit à l’image et que j’aurais dû me renseigner beaucoup plus sur les personnes qui m’ont contacté. »

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