Covid-19 : deux études rétractées par deux grandes revues médicales – Le Monde

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Coup sur coup, deux des plus grandes revues médicales mondiales ont procédé à la rétractation d’articles ayant trait au Covid-19, fondés sur des données fournies par une société américaine, Surgisphere et à l’origine, désormais, plus que douteuse. The Lancet a annoncé, jeudi 4 juin, le retrait de l’étude publiée le 22 mai dans ses colonnes, qui suggérait que l’hydroxychloroquine, associée ou non à un antibiotique comme l’azithromycine, augmentait la mortalité et les arythmies cardiaques chez les patients hospitalisés pour Covid-19. Cette étude avait été suivie en France d’une abrogation de la dérogation qui permettait l’utilisation de cette molécule contre le nouveau coronavirus SARS-CoV-2 et de la suspension d’essais cliniques destinés à tester son efficacité.

Le New England Journal of Medicine (NEJM) a fait de même pour un article publié le 1er mai dans ses colonnes, qui déclarait que la prise de traitements antihypertenseurs n’avait pas d’influence sur la gravité du Covid-19. Dans les deux cas, l’auteur principal de l’étude était Mandeep Mehra (Harvard Medical School) et les données provenaient de Surgisphere.

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Dans un communiqué, The Lancet affirme que le retrait de l’article a été demandé par trois des coauteurs – mais pas par Sapan Desai, le chirurgien et fondateur de la société Surgisphere qui était supposé avoir collecté les données médicales de 96 000 patients « dans 671 hôpitaux sur six continents ». Mandeep Mehra, Frank Ruschitzka (hôpital universitaire de Zurich) et Amit Patel (université de l’Utah) « n’ont pas été en mesure d’effectuer un audit indépendant des données qui sous-tendent leur analyse, écrit The Lancet. En conséquence, ils ont conclu qu’ils « ne peuvent plus garantir la véracité des sources de données primaires. The Lancet prend les questions d’intégrité scientifique extrêmement au sérieux, et il y a de nombreuses questions en suspens concernant Surgisphere et les données qui auraient été incluses dans cette étude. »

« Développement malheureux »

Curieusement, la demande de rétractation adressée au NEJM est signée de l’ensemble des signataires, Sapan Desai compris. La correspondance des auteurs est bien plus laconique que celle adressée au Lancet. Dans le texte de la rétractation publié par ce dernier, les trois coauteurs expliquent qu’ils avaient lancé un audit sur l’origine des données, mais les chercheurs qu’ils avaient mandatés pour effectuer cette analyse indépendante « nous ont informés que Surgisphere ne transmettrait pas l’ensemble des données, les contrats des clients et l’audit de leur certification ISO ». Les « reviewers » étant incapables de mener à bien leur analyse, « nous ne pouvons plus garantir la véracité des données primaires ». Ce « développement malheureux » les conduit donc à rétracter leur étude. Ils présentent leurs excuses à la revue, à ses lecteurs, « pour tout embarras ou désagrément que cela aurait pu causer ».

De fait, cet article du Lancet a eu plusieurs conséquences immédiates dans le contexte du Covid-19. L’Organisation mondiale de la santé avait suspendu temporairement le recrutement de patients sous hydroxychloroquine dans un vaste essai clinique international, Solidarity. En France, les 16 essais cliniques testant l’hydroxychloroquine avaient aussi été suspendus à la demande de l’Agence nationale de sécurité des médicaments (ANSM). Le ministre de la santé Olivier Véran, après avis défavorable du Haut Conseil de santé publique, qui s’appuyait sur l’article du Lancet, mais aussi sur d’autres études et des alertes de pharmacovigilance, avait abrogé la dérogation qui permettait d’utiliser cette molécule à l’hôpital contre le Covid-19.

Une petite société méconnue

Mais rapidement, des critiques méthodologiques avaient émergé, contraignant The Lancet à un correctif, puis à la publication d’une « inquiétude » (expression of concern) concernant cette étude que Didier Raoult, promoteur en France d’un traitement combinant hydroxychloroquine et azithromycine, avait qualifiée de « foireuse ». Avant de traiter ses auteurs de « pieds nickelés de la science ».

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Une autre étude, seulement diffusée en prépublication et fondée sur des données de Surgisphere, avait conduit plusieurs pays d’Amérique latine à ajouter un antiparasitaire, l’ivermectine, dans la panoplie des traitements du Covid-19. L’article avait là aussi suscité des critiques.

Mercredi 3 juin, l’OMS avait annoncé la reprise de son essai Solidarity, l’analyse des données par un comité de surveillance et de suivi indépendant n’ayant pas mis en évidence de toxicité liée à l’usage de l’hydroxychloroquine. L’essai britannique Recovery ne s’était pas interrompu. Les essais cliniques français devraient, eux, aussi reprendre. Le ministre de la santé Olivier Véran avait demandé au Lancet d’accéder aux données, avait annoncé la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye mercredi 3 juin. Une requête qui risque bien de rester lettre morte.

Reste désormais à analyser comment Surgisphere, une petite société inconnue il y a quelques semaines encore, aura pu s’associer à des chercheurs de renom et passer le filtre de la relecture souvent décrit comme implacable, de deux des revues médicales les plus prestigieuses.

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