Coup d’État en Birmanie : Aung San Suu Kyi, itinéraire d’un mythe déchu – Le Figaro

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PORTRAIT – La dirigeante birmane a été renversée lundi après un coup d’État militaire. La prix Nobel de la Paix désavouée par la communauté internationale pour sa passivité face aux exactions contre les Rohingyas fait partie des rares personnalités à avoir été si adulées et si vite détestées.

Auréolée du meilleur, accusée du pire. L’histoire d’Aung San Suu Kyi est celle d’un ascenseur politico-médiatique. Prix Nobel de la Paix désavouée pour sa passivité face à un génocide, et finalement destituée par un coup d’État. La dirigeante de 75 ans a été cueillie au petit matin par l’armée qui s’est emparée du pouvoir ce lundi.

Longtemps, Aung San Suu Kyi a été l’icône de la transition démocratique en Birmanie. Son ascendance lui donne des airs d’héroïne tragique : «l’Antigone birmane» est la fille de la figure de l’indépendance Aung Saun, assassiné lorsqu’elle n’a que deux ans. En 1988, elle quitte son exil britannique, son mari universitaire à Oxford et ses deux petits garçons pour rentrer en Birmanie prendre les rênes de la lutte contre la dictature en co-fondant la Ligue nationale pour la démocratie. Cette année-là, une rébellion populaire fait quelque 3000 victimes. «Je ne pouvais pas, en tant que fille de mon père, rester indifférente à tout ce qui se passait», lance-t-elle lors de son premier discours. La junte militaire la place en résidence surveillée en 1990.

C’est là, sur les bords d’un lac de Rangoun où elle passera vingt ans privée de liberté, que la communauté internationale la hisse sur le trône de la paix planétaire. On la compare à Martin Luther King, ou Nelson Mandela : Aung San Suu Kyi reçoit en 1991 un prix Nobel de la Paix d’autant plus symbolique qu’il lui faudra vingt années pour être en mesure de se rendre à Oslo le récupérer.

Je suis une politicienne, je ne suis pas Margaret Thatcher, mais je ne suis pas non plus Mère Teresa

Aung San Suu Kyi à la BBC, en 2012

Après sa libération, en 2010, la dame de Rangoun commence à entacher son image pieuse dans le monde de la «realpolitik». Certains lui reprochent ses tendances autoritaires, d’autres une certaine froideur. « Je suis une politicienne, je ne suis pas Margaret Thatcher, mais je ne suis pas non plus Mère Teresa», confiait-elle dès 2012 à la BBC. Elle peut toutefois s’appuyer sur un réel soutien populaire et gravit les marches du pouvoir birman. Aung San Suu Kyi remporte les élections législatives de 2015 et devient l’année suivante conseillère spéciale de l’État et porte-parole de la présidence, ce qui correspond de facto à une position de cheffe d’État malgré une disposition constitutionnelle qui lui interdit la présidence.

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Une icône désavouée

Le mythe s’effondre brutalement 2017 avec les massacres perpétrés par l’armée birmane des Rohingyas. Plus 700.000 personnes issues de cette minorité musulmane sont contraintes de se réfugier au Bangladesh pour fuir les exactions. L’ONU parle de «génocide» et la Cour Pénale Internationale se saisit du dossier. Quand la commission d’enquête indépendante de l’ONU lui reproche de ne pas avoir « utilisé son autorité morale pour contrer ou empêcher les tueries», Aung San Suu Kyi garde le silence. Et s’ose à qualifier de «gentils» les hauts gradés accusés de génocide.

Dégringolade dans l’opinion internationale. On décroche son portrait à l’université d’Oxford, où enseignait jadis son mari. Le Canada et plusieurs villes britanniques lui retirent son titre de citoyenne d’honneur. L’icône démocratique s’effrite toujours davantage en 2018, quand, après l’arrestation de deux journalistes de l’agence Reuters qui enquêtaient sur les Rohingyas, Aung San Suu Kyi les qualifie de «traîtres pour atteinte au secret d’État ». «Le monde découvre le véritable visage d’Aung San Suu Kyi: une dirigeante autocratique, vaine et égocentrique», déclare alors au Figaro l’ancien prisonnier politique Khin Zaw Win.

Si le prix politique à payer pour votre ascension au plus haut niveau est votre silence, le prix est certainement trop élevé

L’archevêque Desmond Tutu à Aung San Suu Kyi, en 2017

Peut-on épargner son image de sainteté démocratique en tentant de gouverner un état qui ne l’est pas ? « Il est absurde pour un symbole de la vertu de diriger un tel pays », écrivait en 2017 l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, figure de la lutte antiapartheid et prix Nobel de la paix 1984 à Aung San Suu Kyi. « Si le prix politique à payer pour votre ascension au plus haut niveau est votre silence, le prix est certainement trop élevé. » Car la dame de Rangoun doit composer avec un système politique où l’armée se voit automatiquement attribuer 25% des sièges des deux chambres et les ministères de la défense, de l’intérieur et des frontières. Face à cette concentration des pouvoirs, Aung Saun Su Kyi prône «patience» et «négociation».

Les coulisses du pouvoir auront fini par se retourner contre la dirigeante. Ces militaires devenus les bras droits institutionnels de l’ex-dissidente l’ont finalement renversée ce lundi 1er février, après avoir contesté pendant plusieurs semaines les élections générales du 8 novembre. Ce jour-là, le parti d’Aung San Suu Kyi avait raflé 396 des 476 sièges au Parlement, confirmant l’attachement historique des Birmans à celle qu’ils appellent respectueusement «Dow Suu». Dans une lettre publiée sur les réseaux sociaux, Aung San Suu Kyi a exhorté le peuple à ne pas «accepter ce putsch militaire».

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