Comment la France a “choisi” les Afghans qu’elle a évacués en plein chaos depuis Kaboul – franceinfo

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Des soutes d’avions militaires bondées, des Afghans désespérés qui s’agrippent aux trains d’atterrissage… Les images parvenues de Kaboul depuis la prise de pouvoir des talibans le 15 août illustrent le “sauve-qui-peut” qui s’est emparé d’une partie de la population. Une panique amplifiée par le double attentat perpétré jeudi 26 août par l’Etat islamique, qui a fait plusieurs dizaines de morts.

Dans ce chaos, et avant le retrait des forces américaines prévu le 31 août, les pays occidentaux, dont la France, ont entamé une course contre la montre pour évacuer des dizaines de milliers de personnes. Ressortissants de ces pays et Afghans se sont rués vers l’aéroport de Kaboul, dernière porte de sortie pour ceux qui cherchent à fuir.

La France a démarré les évacuations dès le mois de mai. Toutefois, la prise de la capitale par les talibans, le 15 août, a considérablement accéléré le mouvement. Jusqu’alors, “623 recrutés locaux représentant 152 familles” avaient pu être évacués vers la France, d’après un communiqué du ministère des Armées publié le 20 août. En à peine plus d’une semaine après la victoire des talibans, 2 834 personnes (dont plus de 2 600 Afghans) ont pu s’envoler vers la France grâce à une opération spéciale baptisée “Apagan”, qui a pris fin vendredi. De leur côté, les Etats-Unis ont évacué plus de 48 000 personnes, selon CNBC* (article en anglais), tandis que Londres parle de plus de 8 600, souligne Reuters* (article en anglais)

Comment sont choisis celles et ceux qui figurent sur la liste des exfiltrés établie par Paris ? En premier lieu, les ressortissants français et européens sont prioritaires. Ensuite, selon le Quai d’Orsay, la France évacue les personnes ayant collaboré avec les autorités françaises (celles qui travaillent pour l’ambassade, qui ont été des auxiliaires ou des interprètes de l’armée française, etc.), leur famille, ainsi que d’autres membres de la société civile identifiés comme des cibles potentielles des talibans. Cependant, si sur le papier ces règles sont claires, le flou règne sur le terrain.

Depuis le retour des talibans à Kaboul, la cellule de crise du ministère des Affaires étrangères, chargée d’instruire les demandes, a reçu chaque jour des centaines d’appels et d’e-mails. Au bout du fil, des Afghans évidemment, mais aussi des Français et des associations en contact avec des personnes en danger.

Dans la capitale afghane, les pressions croissantes exercées par les talibans compliquent le processus de sélection, explique à franceinfo Oriane Zerah, une Française tout juste rapatriée. Photographe, elle a vécu dix ans en Afghanistan et a tenté pendant plusieurs jours d’aider les autorités françaises à identifier les personnes les plus en danger : “On est tellement dans une situation de crise qu’on a plus le temps d’établir des stratégies. Je ne suis pas là pour faire sortir mes amis. Il y a des gens qu’il faut faire sortir en priorité, selon les fonctions et les engagements qu’ils ont eus.” 

Difficile de savoir, parmi ces Afghans, pourquoi certains sont choisis plutôt que d’autres. Le Quai d’Orsay, qui refuse de détailler ses procédures, rappelle tout de même que des considérations logistiques entrent en compte dans le choix des exfiltrés. Dans les faits, la grande majorité des Afghans arrivés en France fait partie d’une certaine élite. “Il y a des anciens fonctionnaires du gouvernement afghan, des personnes qui avaient des situations en Afghanistan, des médecins, procureurs, artistes, journalistes…”, énumère pour franceinfo Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), en charge de l’accueil des Afghans exfiltrés. 

Pour les réfugiés afghans déjà présents en France, le regroupement familial ne semble pas constituer une priorité pour le gouvernement. Des familles ont ainsi saisi le Conseil d’Etat pour demander un rapatriement prioritaire de leurs proches. Lors de l’audience qui s’est tenue le 24 août, rapporte Le Monde (article pour les abonnés), une représentante du ministère de l’intérieur a tenté de se justifier : “On sait très bien que ces familles ont droit au rapatriement, mais elles ne sont pas les seules et elles ne sont pas ultraprioritaires”, a affirmé Pascale Léglise. “Ce qui bloque, c’est qu’on a un nombre contraint de places dans les avions.”

Les personnes jugées prioritaires reçoivent quant à elles un mail ou un SMS de confirmation de l’ambassade. Mais ce sésame ne garantit pas une évacuation. Sur la route, les checkpoints contrôlés par les nouveaux maîtres de Kaboul se multiplient. Autre difficulté : les autorités françaises doivent soumettre la liste des noms aux autorités américaines, qui ont le dernier mot pour autoriser ou non l’entrée.

“Qui contrôle les arrivées ? Ce n’est pas très clair : parfois ce sont les Américains, parfois les talibans”, analyse Antoine Ory, avocat membre du collectif d’aide aux interprètes et auxiliaires afghans de l’armée française, interrogé par franceinfo.

“Les Français n’ont quasiment aucun pouvoir. Le problème, c’est que les personnes qui sont sur les listes n’arrivent pas à entrer dans l’aéroport.”

Oriane Zerah, photographe française rapatriée

à franceinfo

Ces derniers jours, les autorités françaises ont affrété des bus pour transporter des binationaux ou des Afghans vers l’aéroport. Emmanuel Macron a mentionné 20 de ces véhicules, jeudi lors d’une conférence de presse en Irlande, soulignant que plusieurs se trouvaient “dans la file d’attente qu’il y a dans la zone à l’extérieur de l’aéroport”. Cela représente plusieurs centaines de personnes en danger encore”, a précisé le chef de l’Etat. 

Pour ceux parvenus à entrer dans l’aéroport, le plus dur est fait. Enregistrés par l’ambassade de France, délocalisée à l’aéroport, ils sont placés à bord d’un des avions de l’armée de l’air. Les engins, affrétés par le ministère des Armées, décollent pour Abou Dhabi, capitale des Emirats arabes unis. Sur place, des vérifications d’identité sont effectuées en vitesse, avant que les passagers ne partent vers Paris. “Les contrôles de sécurité se poursuivent jusqu’en France”, précise Didier Leschi.

A leur arrivée à Paris, les Afghans sont accueillis par des bénévoles d’associations, comme France terre d’asile, mais aussi par “des traducteurs de l’Ofii, les services de police ainsi que les services médicaux”, relate encore Didier Leschi. L’état physique et psychologique des arrivants est également pris en compte. “Ils sont extrêmement fatigués, certains ont attendu plusieurs jours pour pouvoir être évacués”, observe-t-on chez France terre d’asile.

Une fois les formalités administratives, et notamment l’obtention d’un visa de 15 jours, terminées, “ils sont testés pour le Covid-19, puis répartis par le ministère de l’Intérieur dans différents lieux d’hébergement où ils sont mis en quarantaine pendant dix jours dans des hôtels”, continue Didier Leschi. Ce temps de quarantaine, rendu obligatoire par la pandémie, permet aux services de renseignements de détailler les profils des nouveaux arrivants. Ce travail a notamment permis l’arrestation et la condamnation d’un individu qui aurait travaillé pour les talibans.

Une fois les dix jours de quarantaine terminés, les Afghans évacués pourront “pour ceux qui le souhaitent” déposer une demande d’asile, rappelle Didier Leschi. “Ils passeront par des guichets uniques pour demander l’asile, puis l’Ofii les orientera vers des hébergements pour demandeurs d’asile.” Certains, qui ont de la famille en France, pourront y être hébergés.

La fin des évacuations, effective depuis vendredi, préoccupe particulièrement ceux et celles qui viennent d’arriver à Paris.

“Ils sont tous, sans exception, très inquiets pour les membres de leurs familles qui sont sur place, mais aussi pour les autres journalistes ou artistes qui n’ont pas pu bénéficier d’une évacuation.”

France terre d’asile

à franceinfo

Qu’en est-il des Afghans qui devaient prendre un avion pour la France ? Interrogée par franceinfo, Magali Guadalupe-Miranda, qui coordonne un collectif qui défend les Afghans ayant travaillé avec la France, explique que beaucoup ont dû quitter les abords de l’aéroport, jeudi, lors l’attaque suicide revendiquée par l’Etat islamique. Selon elle, leur sort reste incertain : “Je ne vois pas pourquoi les Américains laisseraient encore passer des civils afghans alors qu’il y a un risque majeur de nouvel attentat. Le seul espoir qu’on a c’est de trouver une issue diplomatique.”

Samedi, Emmanuel Macron a affirmé depuis l’Irak que la France avait entamé des discussions “fragiles et provisoires” avec les talibans, dans l’espoir de “procéder à des opérations d’évacuation ciblées pour protéger ces femmes et ces hommes que nous avons identifiés”.

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