La chute de l’ancien PDG de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, est d’autant plus spectaculaire que la puissance de cet homme semblait le rendre intouchable. Mais c’était sans compter avec les ennemis qu’il s’était fait à l’intérieur même de son empire.

Épuisé, humilié, libéré. Et maintenant, traqué. Aux abords de sa résidence (très) surveillée où Carlos Ghosn a retrouvé épouse et enfants après les cent jours (109 exactement) cauchemardesques vécus dans une cellule de 9 m² du centre de Kosuge, c’est la ronde infernale des médias. Il voulait se reconstruire. Préparer la stratégie d’avant-procès. Imaginée par l’avocat Junichiro Hironaka, sa sortie de prison en bleu de travail et casquette Gavroche a provoqué quolibets et railleries. La star du barreau s’est excusée. Ghosn et son accoutrement ridicule a fait le délice des commentateurs. Et lui a peut-être déjà fait perdre la bataille de l’opinion. Spectaculaire, montée avec précision, son arrestation, le 19 novembre, sur l’aéroport d’Haneda, avait inévitablement fait penser à celle de DSK, exfiltré manu militari d’un avion d’Air France à Kennedy Airport. Deux célébrités françaises de haut vol frappées en pleine gloire. Stricte coïncidence. Strauss-Kahn a totalement disparu des écrans radar. Et c’est maintenant Ghosn qu’on assassine ? Les conspirationnistes fantasment sur la chute de « l’homme qui voulait être roi ».

Les as de l’intelligence économique, eux, n’en doutent pas : l’exécution de l’ex-big boss était bien une opération méthodiquement préparée. Comment leur donner tort ? Le P-DG de Renault-Nissan était le cœur de cible. Il a été éliminé pour le compte. Submergé de travail, l’intéressé n’a rien vu venir. Ses amis non plus. Quant au team France, Bruno Le Maire en tête, il a durement encaissé le coup de Jarnac. Un tandem Jean-Dominique Senard/Thierry Bolloré, plus docile, plus diplomate que le prédécesseur, a été installé aux commandes. L’urgence absolue était de préserver l’intégrité de l’Alliance.

La revanche de Nissan

En position de force, les Japonais, eux, n’ont pas perdu leur temps, obtenant la promesse d’un rééquilibrage de la gouvernance et des objectifs qu’ils réclamaient depuis des années. À Tokyo, les mêmes s’étaient bien gardés d’avertir de leur enquête le clan Renault, qui détient 43 % de Nissan, et l’État français, qui possède 15 % de Renault. Amer, revanchard, l’état-major de Nissan n’avait jamais digéré le coup de force de Paris donnant droit aux Français, grâce au vote double, de régner seuls sur l’Alliance. C’est Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, qui en avait eu l’idée et qui était à la manœuvre.

Droits dans leurs bottes, les Japonais nieront toujours qu’il y ait eu complot ourdi de l’intérieur pour abattre le roi Ghosn. Le parquet de Tokyo a fait moins de manières. Aux dires du procureur, les conditions infligées au détenu étaient justifiées par les accusations de fraude fiscale et d’abus de bien social pesant sur lui. Pour situer les choses, un tel régime dit de « justice de l’otage » est ordinairement réservé aux criminels de sang… Semaine après semaine, les observateurs, y compris ceux de l’archipel, ont fini par en être choqués. Une telle intransigeance n’est-elle pas la preuve qu’il y avait bien un contrat sur la tête de Ghosn ? Indignée, la famille a dû menacer de saisir les Nations unies pour atteinte aux Droits de l’homme. L’Onu à la rescousse ! Drôle de drame.

Trahi par les siens

À la genèse de toute cette affaire, le directeur général de Nissan en personne. Hiroto Saikawa, c’est lui, a pris l’initiative des investigations et transmis à la Justice les éléments à charge. Seul dans son coin ? En tout état de cause, ce samouraï de l’ombre était l’homme de confiance du P-DG globe-trotter. On n’est jamais mieux trahi que par les siens… Ghosn clame son innocence et jure de confondre ses contempteurs. En attendant, la question taraude le Landerneau : il y a quelques mois encore, le sauveur de Nissan était adulé et célébré à la une de l’Asahi Shimbun ou aux actualités de la NHK. Dieu vivant, le gadjin (étranger) a soudainement été tiré comme un lapin. Pourquoi ? « Il a été sacrifié à l’intérêt supérieur », glisse J. Murase, proche du premier ministre Abe. Que les Français contrôlent Nissan, c’est un fait acquis. Qu’ils veuillent faire main basse sur le duo Nissan Mitsubishi, jamais ! Affaire d’honneur et d’amour-propre.

Il y a vingt ans, Louis Schweitzer sauvait Nissan en pleine déconfiture. Pari plutôt culotté devenu trait de génie. Avec Nissan, Renault mettait enfin un pied dans le Pacifique, l’autre en Amérique. Et pour un plat de lentilles (environ 5 milliards). Et puis, Schweitzer avait aussi sous la main l’homme idéal pour courir l’aventure au pays du Soleil levant : Carlos Ghosn, polytechnicien réputé agile, sans complexe. Venu de Michelin et déjà enrôlé comme « cost killer » (« tueur de coûts ») chez Renault, Ghosn aime les défis. La suite va le démontrer. Sous sa férule, la résurrection de Nissan est spectaculaire. La marque va même vite prospérer.

Un bulldozer efficace

Seul maître à bord, Ghosn impose sa dextérité culturelle, sa vision mondialiste. De deux éclopés, il rêve de faire un géant planétaire. Sa méthode tient du bulldozer. Autoritaire, brutal, sans concession. Le P-DG ferme des usines, renvoie des milliers de salariés. Une casse sociale lourde mais salvatrice. Le keidanren, le patronat japonais, approuve en silence. Le gouvernement fait profil bas. Les rancœurs s’incrustent. Trois lustres ont passé, l’Alliance Renault Nissan Mitsubishi Dacia Samsung Lada a fait des petits et s’installe sur le podium mondial. Forte de 450 000 salariés, elle produit plus de 10 millions de véhicules sur le continent sud et nord américain, en Chine, en Inde, en Russie, au Maghreb, en Europe de l’Est… En France et au Japon, bien sûr. Le soleil, désormais, ne se couche plus sur l’empire façonné par Carlos Ghosn. Personne ne survit au fait d’avoir été estimé au-dessus de sa valeur, disait Oscar Wilde.